Analyse littéraire
La lune réduite à « un point sur un i », suspendue au « clocher jauni » d'une nuit « brune » : dès l'ouverture, Brassens miniaturise l'astre et l'accroche à un repère familier, cassant d'emblée toute solennité céleste. Les strophes suivantes l'interrogent sur un ton mi-sceptique mi-facétieux, la faisant passer tour à tour pour un « esprit sombre » promené « au bout d'un fil », un « chérubin cafard » qui « lorgne » sous un masque, un disque que ronge un ver, un « vieux cadran de fer » sonnant l'heure aux damnés — autant de portraits qui associent la lune à la surveillance et à la dégradation plutôt qu'à la beauté. La question « qui t'avait éborgnée l'autre nuit », avec sa lune « cognée contre un arbre pointu », pousse même la familiarité jusqu'à la tendresse un peu moqueuse, traitant l'astre comme un compagnon de nuit légèrement cabossé. Le poème bascule ensuite vers l'aveu discret du narrateur lui-même : « que fais-je, venant ici m'asseoir » révèle que cette visite nocturne est un rite personnel, répété « chaque soir » quoi qu'il vente ou qu'il neige, et la reprise mot pour mot de la strophe initiale en conclusion referme le poème comme on referme une habitude. Ce retour exact à l'image du « point sur un i » ne propose aucune leçon, mais dit simplement que regarder la lune depuis le même endroit, toujours, suffit à occuper une vie.
Strophe 1
C'était, dans la nuit brune,
Sur un clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Strophe 2
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil,
Dans l'ombre,
Ta face et ton profil ?
Strophe 3
Es-tu l'oeil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
Strophe 4
Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S'allonge
En croissant rétréci ?
Strophe 5
Es-tu, je t'en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L'heure aux damnés d'enfer ?
Strophe 6
Sur ton front qui voyage,
Ce soir, ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Strophe 7
Qui t'avait éborgnée
L'autre nuit ? T'étais-tu
Cognée
Contre un arbre pointu ?
Strophe 8
Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
Ta corne,
À travers les barreaux.
Strophe 9
Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours
L'histoire
T'embellira toujours.
Strophe 10
Et toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.
Strophe 11
Et qu'il vente ou qu'il neige,
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je,
Venant ici m'asseoir ?
Strophe 12
Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni
La lune,
Comme un point sur un i.
Strophe 13
Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.