Belleville - Ménilmontant

Aristide Bruant
Analyse littéraire
L’ironie de la juxtaposition entre le nom aristocratique de « J.-B. Chopin », figure emblématique du romantisme musical, et le qualificatif familier et dépréciatif de « lapin », animal souvent associé à la timidité ou à la ruse, constitue le leitmotiv rhétorique qui, par une litote savoureuse, démythifie le mythe du génie en le ramenant à la banalité du quotidien parisien, tandis que la structure binaire du texte, alternant deux strophes de quatre vers chacune, crée une progression géographique symbolique du « domicile à Belleville » vers la « balade à Ménilmontant », deux quartiers historiquement ouvriers et populaires, rappelant ainsi la mobilité sociale et la quête d’émancipation du peuple urbain; la référence à la « Courtille », espace de jeu enfantin, renvoie à l’imagerie de l’enfance et à la nostalgie d’un temps où la musique s’élevait des ruelles, tandis que le jeu de mots entre « Bell'ville » et « Belleville » souligne la tension entre le réel et le poétique, rappelant les procédés de la tradition des chansons à texte. Cette mise en scène de la figure paternelle, à la fois absurde et touchante, critique subtilement la stigmatisation des origines modestes et le conformisme des normes culturelles qui cantonnent le talent à des cadres élitistes, proposant, en filigrane, une leçon universelle : la grandeur artistique naît du cœur populaire et se déploie au-delà des carcans sociaux, invitant chacun à reconnaître la dignité inhérente à chaque « lapin » qui chante son existence.
Strophe 1
Papa c'était un lapin
Qui s'app'lait J.-B. Chopin
Et qu'avait son domicile,
À Bell'ville;
L' soir, avec sa p'tit famille,
I' s' baladait, en chantant,
Des hauteurs de la Courtille,
À Ménilmontant.
Strophe 2
I' buvait si peu qu'un soir
On l'a r'trouvé su'l' trottoir,
Il' tait crevé bien tranquille,
À Bell'ville;
On l'a mis dans d' la terr' glaise,
Pour un prix exorbitant,
Tout en haut du Pèr'- Lachaise,
À Ménilmontant.
Strophe 3
Depuis c'est moi qu'est l' souteneur
Naturel à ma p'tit' sœur,
Qu'est l'ami' d' la p'tit' Cécile,
À Bell'ville;
Qu'est sout'nu' par son grand frère,
Qui s'appelle Eloi Constant,
Qui n'a jamais connu son père
À Ménilmontant.
Strophe 4
Ma sœur est avec Eloi,
Dont la sœur est avec moi,
L'soir, su'l' boul'vard, ej' la r'file,
À Bell'ville;
Comm' ça j' gagn' pas mal de braise,
Mon beau-frère en gagne autant,
Pisqu'i r'fil' ma sœur Thérèse,
À Ménilmontant.
Strophe 5
L' Dimanche, au lieu d'travailler,
J'mont' les môm' au poulailler,
Voir jouer l'drame ou l'vaud'ville,
À Belle'ville;
Le soir, on fait ses épates,
On étal' son culbutant
Minc' des g'noux et larg' des pattes,
À Ménilmontant.
Strophe 6
C'est comm' ça qu' c'est l' vrai moyen
D'dev'nir un bon citoyen :
On grandit, sans s' fair' de bile,
À Bell'ville;
On cri' :
Viv' l'Indépendance !
On a l' cœur bat' et content,
puisqu'ont nage dans l'abondance
À Ménilmontant.
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