Carcassonne

Gustave Nadaud
Analyse littéraire
À soixante ans, le paysan de Gustave Nadaud — repris et chanté par Brassens — mesure toute sa vie à l'aune d'un seul manque : « Je n'ai jamais vu Carcassonne », refrain qui revient couplet après couplet non comme une plainte qui s'amplifie, mais comme une constatation qui s'installe, de plus en plus tranquille et de plus en plus lourde. Carcassonne n'est pas un lieu mythique ou inaccessible par nature : on la voit de là-haut, on y va à pied, d'autres y sont allés — la femme jusqu'à Narbonne, le filleul jusqu'à Perpignan. La distance est dérisoire, cinq lieues, et c'est précisément ce dérisoire qui fait mal : le paysan n'a pas manqué l'impossible, il a manqué le proche. Le vicaire dit bien que « l'ambition perd les hommes », et le narrateur acquiesce presque, mais la mort à mi-chemin, dans le dernier couplet, retourne le proverbe contre lui : ce n'est pas l'ambition qui l'a perdu, c'est le temps qui n'a pas suffi. Brassens joue ici sur un registre à la fois tendre et cruel, où le sourire que l'on devine dans les « deux généraux » et les « robes blanches » ne dissout pas la tristesse finale, mais la rend plus précise.
Strophe 1
"Je me fais vieux, j'ai soixante ans,
J'ai travaillé toute ma vie
Sans avoir, durant tout ce temps,
Pu satisfaire mon envie.
Je vois bien qu'il n'est ici-bas
De bonheur complet pour personne.
Mon vœu ne s'accomplira pas :
Je n'ai jamais vu Carcassonne !
Strophe 2
"On voit la ville de là-haut,
Derrière les montagnes bleues ;
Mais, pour y parvenir, il faut,
Il faut faire cinq grandes lieues,
En faire autant pour revenir !
Ah ! si la vendange était bonne !
Le raisin ne veut pas jaunir
Je ne verrai pas Carcassonne !
Strophe 3
"On dit qu'on y voit tous les jours,
Ni plus ni moins que les dimanches,
Des gens s'en aller sur le cours,
En habits neufs, en robes blanches.
On dit qu'on y voit des châteaux
Grands comme ceux de Babylone,
Un évêque et deux généraux !
Je ne connais pas Carcassonne !
Strophe 4
"Le vicaire a cent fois raison :
C'est des imprudents que nous sommes.
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Deux jours sur la fin de l'automne...
Mon Dieu ! Que je mourrais content
Après avoir vu Carcassonne !
Strophe 5
"Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pardonnez-moi
Si ma prière vous offense ;
On voit toujours plus haut que soi,
En vieillesse comme en enfance.
Ma femme, avec mon fils Aignan,
A voyagé jusqu'à Narbonne ;
Mon filleul a vu Perpignan,
Et je n'ai pas vu Carcassonne !"
Strophe 6
Ainsi chantait, près de Limoux,
Un paysan courbé par l'âge.
Je lui dis : "Ami, levez-vous ;
Nous allons faire le voyage."
Nous partîmes le lendemain ;
Mais (que le Bon Dieu lui pardonne !)
Il mourut à moitié chemin :
Il n'a jamais vu Carcassonne !
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