Analyse littéraire
Le refrain — « Ce n'est pas tout d'être mon père, il faut aussi me plaire » — pose d'emblée une règle du jeu inattendue : la filiation biologique ne crée aucune obligation affective, ni dans un sens ni dans l'autre. Brassens renverse le rapport traditionnel non pas par provocation abstraite, mais par une logique cohérente et symétrique, appliquée aussi bien au père qu'au fils avec le même « il faut me plaire itou ». Les couplets construisent cette thèse par accumulation : le « couple de fieffés minables », le « rejeton d'imbécile », le « connard » difficile à ne pas mettre au monde — autant de formulations crues qui décrivent la médiocrité parentale comme une réalité banale, statistiquement courante. La mention de Jésus, « plus avisé » pour avoir préféré n'avoir pas de père plutôt que de « prendre un crétin pour papa », tient moins du blasphème que de la démonstration par l'absurde : si même ce cas extrême plaide pour le renoncement à la filiation, c'est que le lien de sang n'a décidément aucune valeur intrinsèque. Le dernier couplet désamorce toute lecture amère en précisant que le narrateur lui-même aimait son propre père, « brave vieux », et qu'il n'a de toute façon pas engendré d'« abrutis » — façon de dire que la chanson n'est pas un règlement de comptes personnel, mais une réflexion goguenarde sur ce que la parenté mérite, ou ne mérite pas, d'exiger.
Strophe 1
Du fait qu'un couple de fieffés
Minables a pris le café
Du pauvre, on naît et nous voilà
Contraints d'estimer ces gens-là.
Parc' qu'un minus de cinq à sept
Chevauche une pauvre mazette
Qui resta froide, sortit du
Néant un qui n'aurait pas dû.
Strophe 2
Ce n'est pas tout d'être mon père,
Il faut aussi me plaire.
Êtr' mon fils ce n'est pas tout,
Il faut me plaire itou.
Trouver son père sympathique,
C'est pas automatique.
Avoir un fils qui nous agrée,
Ce n'est pas assuré.
Strophe 3
Quand on s'avise de venir
Sur terre, il faut se prémunir
Contre la tentation facile
D'être un rejeton d'imbécile.
Ne pas mettre au monde un connard,
C'est malcommode et c'est un art
Que ne pratique pas souvent
La majorité des vivants.
Strophe 4
Ce n'est pas tout d'être mon père,
Il faut aussi me plaire.
Êtr' mon fils ce n'est pas tout,
Il faut me plaire itou.
Trouver son père sympathique,
C'est pas automatique.
Avoir un fils qui nous agrée,
Ce n'est pas assuré.
Strophe 5
L'enfant naturel, l'orphelin
Est malheureux et je le plains,
Mais, du moins, il n'est pas tenu
Au respect d'un père inconnu.
Jésus, lui, fut plus avisé,
Et plutôt que de s'exposer
À prendre un crétin pour papa,
Il aima mieux n'en avoir pas.
Strophe 6
Ce n'est pas tout d'être mon père,
Il faut aussi me plaire.
Êtr' mon fils ce n'est pas tout,
Il faut me plaire itou.
Trouver son père sympathique,
C'est pas automatique.
Avoir un fils qui nous agrée,
Ce n'est pas assuré.
Strophe 7
C'est pas un compte personnel
Que je règle : mon paternel,
Brave vieux, me plaisait beaucoup,
Était tout à fait à mon goût.
Quant à moi qui, malgré des tas
De galipettes de fada,
N'ai point engendré de petits,
J' n'ai pas pu faire d'abrutis.
Strophe 8
Ce n'est pas tout d'être mon père,
Il faut aussi me plaire.
Êtr' mon fils ce n'est pas tout,
Il faut me plaire itou.
Trouver son père sympathique,
C'est pas automatique.
Avoir un fils qui nous agrée,
Ce n'est pas assuré.