Celui qui a mal tourné

Celui qui a mal tourné
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Analyse littéraire
Dès les premiers vers, Brassens installe un personnage à bout : plus rien à manger, plus de vin, plus de feu — la misère est dite par l'accumulation des manques avant que vienne le coup de bûche qui fait basculer le récit. Ce geste, qualifié d'« excessif », est aussitôt absorbé dans une formule désinvolte, « mal tourné », qui minimise l'acte par son ton de conversation ordinaire tout en lui donnant la force d'un verdict. La société qui suit — les « chats fourrés », le cortège des « Machin, Chose, Un tel » réclamant la corde et la lanterne — est esquissée avec une ironie mordante : ces gens qui veulent sa peau rêvent déjà de se partager la corde « en guise de porte-bonheur », retournant la punition en fétiche. Ce que la chanson construit patiemment, c'est le retour : le narrateur rentre au quartier natal en rasant les murs, « mal à l'aise sur ses fémurs », persuadé du rejet, et c'est précisément ce moment d'attente humiliée qui rend le « Salut ! » final si dévastateur. Les larmes « le cul par terre » ne sont pas une leçon, elles sont une réaction physique brute — la surprise de quelqu'un qui avait cessé de compter sur les autres et qui se retrouve, contre toute attente, encore compté.
Strophe 1
Il y avait des temps et des temps
Qu'je n'm'étais pas servi d'mes dents,
Qu'je n' mettais plus d'vin dans mon eau
Ni de charbon dans mon fourneau.
Strophe 2
Tous les croque-morts, silencieux,
Me dévoraient déjà des yeux:
Ma dernière heure allait sonner
C'est alors que j'ai mal tourné.
Strophe 3
N'y allant pas par quatre chemins,
J'estourbis en un tournemain,
En un coup de bûche excessif,
Un noctambule en or massif.
Strophe 4
Les chats fourrés, quand ils l'ont su,
M'ont posé la patte dessus
Pour m'envoyer à la Santé
Me refaire une honnêteté.
Strophe 5
Machin, Chose, Un tel, Une telle,
Tous ceux du commun des mortels
Furent d'avis que j'aurais dû
En bonn' justice être pendu.
Strophe 6
À la lanterne! et sur-le-champ!
Y s'voyaient déjà partageant
Ma corde, en tout bien tout honneur,
En guise de porte-bonheur.
Strophe 7
Au bout d'un siècle, on m'a jeté
À la porte de la Santé.
Comme je suis sentimental,
Je retourne au quartier natal,
Strophe 8
Baissant le nez, rasant les murs,
Mal à l'aise sur mes fémurs,
M'attendant à voir les humains
Se détourner de mon chemin.
Strophe 9
Y' en a un qui m'a dit: " Salut !
Te revoir, on n'y comptait plus..."
Y' en a un qui m'a demandé
Des nouvelles de ma santé.
Strophe 10
Lors, j'ai vu qu'il restait encor
Du monde et du beau mond' sur terre,
Et j'ai pleuré, le cul par terre,
Toutes les larmes de mon corps.
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