C'était un peu leste

Analyse littéraire
Le ressort comique de la chanson repose entièrement sur l'écart entre ce qui se passe et la façon dont c'est qualifié : des événements qui vont du linceul cousu à la femme flanquée dehors avec ses oripeaux, tous ramenés au même verdict faussement pudique, « c'était un peu leste ». Le mot « leste » porte ici une double charge — légèreté du geste et légèreté du jugement — et c'est précisément cette insuffisance assumée qui fait rire, le refrain étant toujours trop petit pour ce qu'il est censé commenter. La mécanique des « et quand elle eut fini » enchaîne les épisodes avec une régularité imperturbable, donnant à l'ensemble le rythme d'un compte rendu dont le narrateur lui-même ne semble pas mesurer le grotesque, ou feint de ne pas le mesurer. Le « Alea jacta est(e) » et le « Tonnerre de Brest(e) » glissés à la rime trahissent le plaisir de Brassens à maltraiter ses propres contraintes formelles, transformant la citation en jeu sonore plutôt qu'en référence pesante. La chute finale — inviter la veuve à revenir « dès la levée du corps » — ne tire aucune leçon, elle relance simplement la même ronde, avec la même désinvolture, ce qui est exactement le point.
Strophe 1
Et quand elle eut fini de coudre le linceul
Et de faire la sieste,
La veuve a décidé de ne pas rester seule
C'était un peu leste.
Strophe 2
Et quand elle eut fini de couver ce dessein
Elle mit sa veste,
Et vint frapper chez moi, son plus proche voisin,
C'était un peu leste.
Strophe 3
Et quand elle eut fini la dernière bouchée
D'un repas modeste,
Ell' dit : "Il se fait tard, c'est l'heur' de se coucher",
C'était un peu leste.
Strophe 4
Et quand elle eut fini de bassiner le lit,
Alea jacta est(e),
Dans ses bras accueillants, j'étais enseveli,
C'était un peu leste.
Strophe 5
Et quand elle eut fini d' me presser sur son coeur,
De leurs voix célestes
Les anges d'alentour soupiraient tous en choeur,
C'était un peu leste.
Strophe 6
Et quand elle eut fini d' reprendre ses esprits,
Elle manifeste
La fâcheuse intention de m'avoir pour mari,
C'était un peu leste.
Strophe 7
Et quand elle eut fini de tenir ces propos,
Tonnerre de Brest(e) !
Je la flanquai dehors avec ses oripeaux,
C'était un peu leste.
Strophe 8
Et quand elle eut fini de dévaler l' perron
Et dit : "J' te déteste",
Elle se pendit au cou d'un troisième larron,
C'était un peu leste.
Strophe 9
Et quand elle fut sortie de mon champ visuel,
Parfumés d'un zeste,
Je bus cinq à six coups, l'antidote usuel,
C'était un peu leste.
Strophe 10
Et quand j'eus bien cuvé mon vin, je me suis dit,
Regrettant mon geste,
Que j'avais peut-êtr' pas été des plus gentils,
C'était un peu leste.
Strophe 11
Et quand ell' m'entendit fair' mon mea culpa,
La petite peste,
Me fit alors savoir qu'ell' ne m'en voulait pas,
C'était un peu leste.
Strophe 12
Et quand à l'avenir ell' tomb'ra veuve encor,
Son penchant funeste,
Qu'elle vienne frapper chez moi dès la levée du corps
Sans d'mander son reste !
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