Chanson pour l'Auvergnat
Analyse littéraire
Brassens construit la chanson en trois couplets parallèles, chacun dédié à une figure différente — l'Auvergnat, l'Hôtesse, l'Étranger — et à un geste modeste : quatre bouts de bois, quatre bouts de pain, un sourire maladroit. Le contraste est explicite entre ces donateurs « sans façon » et les « croquantes et croquants », présentés comme « bien intentionnés » mais qui ferment les portes, s'amusent à voir jeûner, ou rient d'une arrestation : la bonté véritable vient toujours de ceux qui n'en font pas l'étalage. Le texte travaille aussi une progression discrète : le feu de bois devient « feu de joie », puis « grand festin », puis « grand soleil », comme si chaque don, en s'inscrivant dans la mémoire du narrateur, prenait une ampleur que sa forme originelle ne laissait pas prévoir. Le refrain du « croqu'mort » et du « Père Éternel » n'est pas un ornement funèbre : il adresse à chacun des bienfaiteurs la même récompense céleste, faisant de la mort non pas une menace mais une reconnaissance différée. C'est cette économie du geste — donner peu, donner sans cérémonie, et que cela « brûle encor » dans l'âme — que la chanson célèbre, avec une tendresse que la répétition rituelle de la dédicace « Elle est à toi » rend chaque fois plus chaleureuse.
Strophe 1
Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l'Auvergnat qui, sans façon,
M'as donné quatre bouts de bois
Quand, dans ma vie, il faisait froid.
Toi qui m'as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés
M'avaient fermé la porte au nez...
Ce n'était rien qu'un feu de bois,
Mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encor
À la manièr' d'un feu de joie.
Strophe 2
Toi, l'Auvergnat, quand tu mourras,
Quand le croqu'mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel,
Au Père Éternel.
Strophe 3
Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l'Hôtesse qui, sans façon,
M'as donné quatre bouts de pain
Quand, dans ma vie, il faisait faim.
Toi qui m'ouvris ta huche quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
S'amusaient à me voir jeûner...
Ce n'était rien qu'un peu de pain,
Mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encor
À la manièr' d'un grand festin.
Strophe 4
Toi, l'Hôtesse, quand tu mourras,
Quand le croqu'mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel,
Au Père Éternel.
Strophe 5
Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l'Étranger qui, sans façon,
D'un air malheureux m'as souri
Lorsque les gendarmes m'ont pris.
Toi qui n'as pas applaudi quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
Riaient de me voir emmener...
Ce n'était rien qu'un peu de miel,
Mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encor
À la manièr' d'un grand soleil.
Strophe 6
Toi, l'Étranger, quand tu mourras,
Quand le croqu'mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel,
Au Père Éternel.