Comme une sœur

Comme une sœur
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Analyse littéraire
Brassens installe d'emblée un ton de comptine légèrement sinistre : la jeune fille « ressemble à sa poupée » et « trempe un peu son pied menu », images d'innocence enfantine que le narrateur va aussitôt parasiter en se déguisant en cachalot pour lui « croquer un bout de pied ». Le registre est celui du jeu, presque du conte, et la violence y est si allègrement assumée qu'elle en devient cocasse — « jamais requin n'a rien goûté d'aussi bon » dit le narrateur sans l'ombre d'un remords. Ce qui suit obéit à une logique de farce bien rythmée : le narrateur est puni, feint de se noyer, reçoit en récompense des baisers et des morsures, et repart aussitôt « se fiche à l'eau », ravi de son sort. Le vrai ressort de la chanson apparaît au couplet du mariage raté : sans argent dans la main, le narrateur est chassé, et la jeune fille livrée à un « mercanti », « vrai maroufle, un gros sac d'or, plus vieux qu'Hérode et que Nestor » — le portrait charge sans ménagement le mari riche et laid, tandis que l'amoureux éconduit attend patiemment que « la faucheuse vienne couper l'herbe aux pieds de ce grigou ». C'est là tout le sel de la chanson : Brassens transforme l'attente de la mort d'un homme en une déclaration d'amour, et le dernier couplet, où la veuve devra venir « faire sa niche entre ses bras », referme le récit sur une tendresse bon enfant que rien, ni la jalousie ni la rancœur, ne semble avoir entamée.
Strophe 1
Comme une sœur tête coupée,
Tête coupée,
Ell' ressemblait à sa poupée,
À sa poupée,
Dans la rivière, elle est venue
Tremper un peu son pied menu,
Son pied menu.
Strophe 2
Par une ruse à ma façon,
À ma façon,
Je fais semblant d'être un poisson,
D'être un poisson.
Je me déguise en cachalot
Et je me couche au fond de l'eau,
Au fond de l'eau.
Strophe 3
J'ai le bonheur, grâce à ce biais,
Grâce à ce biais,
De lui croquer un bout de pied,
Un bout de pied.
Jamais requin n'a, j'en réponds,
Jamais rien goûté d'aussi bon,
Rien d'aussi bon.
Strophe 4
Ell' m'a puni de ce culot,
De ce culot,
En me tenant le bec dans l'eau,
Le bec dans l'eau.
Et j'ai dû, pour l'apitoyer,
Faire mine de me noyer,
De me noyer.
Strophe 5
Convaincue de m'avoir occis,
M'avoir occis,
La voilà qui se radoucit,
Se radoucit,
Et qui m'embrasse et qui me mord
Pour me ressusciter des morts,
-citer des morts.
Strophe 6
Si c'est le sort qu'il faut subir,
Qu'il faut subir,
À l'heure du dernier soupir,
Dernier soupir,
Si, des noyés, tel est le lot,
Je retourne me fiche à l'eau,
Me fiche à l'eau.
Strophe 7
Chez ses parents, le lendemain,
Le lendemain,
J'ai couru demander sa main,
-mander sa main,
Mais comme je n'avais rien dans
La mienne, on m'a crié: "Va-t'en !",
Crié: "Va-t'en !"
Strophe 8
On l'a livrée aux appétits,
Aux appétits
D'une espèce de mercanti,
De mercanti,
Un vrai maroufle, un gros sac d'or,
Plus vieux qu'Hérode et que Nestor,
Et que Nestor.
Strophe 9
Et depuis leurs noces j'attends,
Noces j'attends,
Le cœur sur des charbons ardents,
Charbons ardents,
Que la faucheuse vienne cou-
-per l'herbe aux pieds de ce grigou,
De ce grigou.
Strophe 10
Quand ell' sera veuve éplorée,
Veuve éplorée,
Après l'avoir bien enterré,
Bien enterré,
J'ai l'espérance qu'elle viendra
Faire sa niche entre mes bras,
Entre mes bras.
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