Concurrence déloyale
Analyse littéraire
Brassens construit ici une défense comique et scandalisée de la prostituée professionnelle, présentée comme victime d'une concurrence déloyale exercée par des amatrices de tous horizons : gamines suçant leur pouce, rombières de salon de thé, bourgeoises faux-culs s'entendant avec leur cocu clerc de notaire. L'énumération de ces profils, du plus innocent au plus hypocrite, n'est pas une charge contre les femmes en général mais contre celles qui exercent sans payer leur écot, volant « le morceau de pain » à la professionnelle. Le registre délibérément ordurier — « gigots à la sauvette », « cul-buter à l'œil », « les salopes » — sert une posture d'indignation syndicale que Brassens joue à fond, réclamant pour la « brave horizontal' déçue » la même protection qu'on accorderait à n'importe quel artisan menacé par le travail au noir. Le refrain qui revient à l'identique en fin de chanson ne fait pas progresser l'argument : il le boucle, comme pour signaler que le scandale reste entier et que personne n'y a remédié. La vraie cible est moins la sexualité que la mauvaise foi sociale — ces femmes « de bonnes mœurs » qui condamnent la prostitution le matin et pratiquent la concurrence déloyale le soir.
Strophe 1
Il y a péril en la demeure,
Depuis qu' les femm's de bonnes moeurs,
Ces trouble-fête,
Jalouses de Manon Lescaut,
Viennent débiter leurs gigots
À la sauvette.
Strophe 2
Ell's ôtent le bonhomm' de dessus
La brave horizontal' déçue,
Ell's prenn'nt sa place.
De la bouche au pauvre tapin
Ell's retirent le morceau de pain,
C'est dégueulasse.
Strophe 3
En vérité, je vous le dis,
Il y en a plus qu'en Normandie
Il y a de pommes.
Sainte-Mad'leine, protégez-nous,
Le métier de femme ne nou-
-rrit plus son homme.
Strophe 4
Y'a ces gamines de malheur,
Ces goss's qui, tout en suçant leur
Pouc' de fillette,
Se livrent au détournement
De majeur et, vénalement,
Trouss'nt leur layette.
Strophe 5
Y'a ces rombièr's de qualité,
Ces punais's de salon de thé
Qui se prosternent,
Qui, pour redorer leur blason,
Viennent accrocher leur vison
À la lanterne.
Strophe 6
Y a ces p'tit's bourgeoises faux-culs
Qui, d'accord avec leur cocu,
Clerc de notaire,
Au prix de gros vendent leur corps,
Leurs charmes qui fleurent encor
La pomm' de terre.
Strophe 7
Lors, délaissant la fill' de joie,
Le client peut faire son choix
Tout à sa guise,
Et se payer beaucoup moins cher
Des collégienn's, des ménagères,
Et des marquises.
Strophe 8
Ajoutez à ça qu'aujourd'hui
La manie de l'acte gratuit
Se développe,
Que des créatur's se font cul-
-buter à l'oeil et sans calcul.
Ah ! les salopes !
Strophe 9
Ell's ôt'nt le bonhomm' de dessus
La brave horizontal' déçue,
Ell's prenn'nt sa place.
De la bouche au pauvre tapin
Ell's retirent le morceau de pain,
C'est dégueulasse.