Corne d'Aurochs

Corne d'Aurochs
0:00 0:00
Analyse littéraire
Le refrain « ô gué », répété à l'identique après chaque révélation, fonctionne comme une ponctuation moqueuse : il suspend le portrait juste au moment où le masque vient de tomber, donnant au récit un rythme de dévoilement progressif qui tient plus du boniment forain que de l'éloge funèbre. Le procédé central de la chanson repose sur l'écart systématique entre ce qu'on « aurait pu croire » — le « frontal de prophète », les méditations sur « l'aspect fugitif des choses de ce monde » — et ce que le couplet suivant révèle aussitôt : l'eau du robinet, le miroir pour vérifier sa coiffure. Chaque détail ajouté au portrait — le cousin « haut placé chez les argousins », les repas pris chez lui « les jours de pénurie », le refus du médicament allemand au milieu d'une indigestion fatale — ne dénonce rien d'exceptionnel, et c'est précisément là le trait le plus acéré : Corne d'Aurochs est médiocre dans ses petitesses mêmes. La chute finale, où l'État lui offre des « funérailles nationales » pour une vie « pas originale » pendant que sa veuve couche avec son remplaçant, boucle le portrait avec une efficacité grinçante : la solennité officielle et l'indifférence conjugale se valent, et ni l'une ni l'autre ne mérite qu'on s'y attarde davantage que Brassens lui-même ne le fait.
Strophe 1
Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué, ô gué
Tout le monde peut pas s'appeler Durand, ô gué, ô gué
Strophe 2
En le regardant avec un oeil de poète,
On aurait pu croire, à son frontal de prophète,
Qu'il avait les grand's eaux d' Versailles dans la tête
Corne d'Aurochs.
Strophe 3
Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué, ô gué
C'étaient celles du robinet, ô gué, ô gué
Strophe 4
On aurait pu croire, en l'voyant penché sur l'onde,
Qu'il se plongeait dans des méditations profondes,
Sur l'aspect fugitif des choses de ce monde...
Corne d'Aurochs.
Strophe 5
C'était hélas pour s'assurer, ô gué, ô gué
Qu'le vent n'l'avait pas décoiffé, ô gué, ô gué
Strophe 6
Il proclamait à son de trompe à tous les carrefours
"Il n'y a qu'les imbécil's qui sachent bien faire l'amour,
La virtuosité c'est une affaire de balourds !"
Corne d'Aurochs.
Strophe 7
Il potassait à la chandelle, ô gué, ô gué
Des traités de maintien sexuel, ô gué, ô gué
Et sur les femmes nues des musées, ô gué, ô gué
Faisait le brouillon de ses baisers, ô gué, ô gué
Et bientôt petit à petit, ô gué, ô gué
On a tout su, tout su de lui, ô gué, ô gué
Strophe 8
On a su qu'il était enfant de la Patrie...
Qu'il était incapable de risquer sa vie
Pour cueillir un myosotis à une fille
Corne d'Aurochs.
Strophe 9
Qu'il avait un petit cousin, ô gué, ô gué
Haut placé chez les argousins, ô gué, ô gué
Et que les jours de pénurie, ô gué, ô gué
Il prenait ses repas chez lui, ô gué, ô gué
Strophe 10
C'est même en revenant d'chez cet antipathique
Qu'il tomba victim' d'une indigestion critique
Et refusa l'secours de la thérapeutique
Corne d'Aurochs.
Strophe 11
Parce que c'était à un All'mand, ô gué, ô gué
Qu'on devait le médicament, ô gué, ô gué
Parce que c'était à un All'mand, ô gué, ô gué
Qu'on devait le médicament, ô gué, ô gué
Strophe 12
Il rendit comme il put son âme machinale
Et sa vie n'ayant pas été originale
L'Etat lui fit des funérailles nationales...
Corne d'Aurochs.
Strophe 13
Alors sa veuve en gémissant, ô gué, ô gué
Coucha-z-avec son remplaçant, ô gué, ô gué
← Retour