Dans l'eau de la claire fontaine
Analyse littéraire
La scène s'ouvre sur un équilibre fragile : la femme se baigne « toute nue » dans la fontaine, et c'est une « saute de vent soudaine » qui déclenche tout, en jetant ses habits « dans les nues » — le vent n'est pas métaphore, il est ressort comique et mécanique du récit. Le narrateur, requis de remédier à la situation, confectionne des vêtures végétales d'une insuffisance systématiquement répétée : « une seule rose a suffi », « une seule feuille a suffi » — la progression par strophes identiques construit un effet d'accumulation absurde, où chaque tentative de couvrir confirme qu'il n'y a rien à couvrir. L'élan du narrateur se retourne sur lui-même au couplet décisif : c'est lui qui, « avec tant de fièvre », déshabille la femme à nouveau, rendant son propre effort caduc et prenant la place du vent. Le dernier couplet referme le tout avec une légèreté malicieuse : l'ingénue revient « souvent » à la fontaine et prie Dieu « qu'il fît du vent » — ce que la chanson pose comme désir féminin complice, sans jamais forcer le trait moral. Brassens tient ainsi une histoire leste et précise, où le plaisir réside moins dans le sous-entendu que dans la mécanique parfaitement huilée du jeu.
Strophe 1
Dans l'eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue.
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.
Strophe 2
En détresse, elle me fit signe,
Pour la vêtir, d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.
Strophe 3
Avec des pétales de rose,
Un bout de corsage lui fis.
La belle n’était pas bien grosse :
Une seule rose a suffi.
Strophe 4
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu’une seule feuille a suffi.
Strophe 5
Elle me tendit ses bras, ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'ell' fut toute déshabillée.
Strophe 6
Le jeu dut plaire à l'ingénue
Car, à la fontaine souvent,
Ell' s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent...