Analyse littéraire
Brassens emprunte la forme de la pastourelle — bergère, pâturage, Corydon, troupeau — pour en faire le cadre d'une série de coups du sort qui s'accumulent avec une régularité implacable : l'orage d'abord, le loup ensuite, l'infidèle pour finir, et la grêle sur le persil en guise de point final. Ce décor modeste et volontairement naïf rend l'acharnement d'autant plus grotesque, et c'est précisément ce décalage que le refrain exploite : « Dieu, s'il existe, il exagère » dit moins le doute métaphysique que l'indignation devant l'accumulation de petits désastres ordinaires. La question « Au ciel de qui se moque-t-on ? » revient comme une ponctuation ironique, pointant non vers une divinité abstraite mais vers l'absurdité concrète de ce qui s'abat sur Jeanneton. Le mot « exagère » lui-même est savoureux — on n'accuse pas Dieu d'être cruel ou injuste, on lui reproche de manquer de mesure, comme on le dirait d'un voisin maladroit. La chute du dernier couplet, qui suggère d'« en parler au prochain concile », maintient ce ton de plainte raisonnée et légèrement burlesque, sans jamais quitter le registre de la gouaille brassensienne.
Strophe 1
Au ciel de qui se moque-t-on ?
Était-ce utile qu'un orage
Vînt au pays de Jeanneton
Mettre à mal son beau pâturage ?
Pour ses brebis, pour ses moutons,
Plus une plante fourragère,
Rien d'épargné que le chardon !
Dieu, s'il existe, il exagère,
Il exagère.
Strophe 2
Et là-dessus, méchant, glouton,
Et pas pour un sou bucolique,
Vers le troupeau de Jeanneton,
Le loup sortant du bois rapplique.
Sans laisser même un rogaton,
Tout il croque, tout il digère.
Au ciel de qui se moque-t-on ?
Dieu, s'il existe, il exagère,
Il exagère.
Strophe 3
Et là-dessus le Corydon,
Le promis de la pastourelle,
Laquelle allait au Grand Pardon
Rêver d'amours intemporelles,
- Au ciel de qui se moque-t-on ? -
Suivit la cuisse plus légère
Et plus belle d'une goton.
Dieu, s'il existe, il exagère,
Il exagère.
Strophe 4
Adieu les prairies, les moutons,
Et les beaux jours de la bergère.
Au ciel de qui se moque-t-on ?
Ferait-on de folles enchères ?
Quand il grêle sur le persil,
C'est bête et méchant, je suggère
Qu'on en parle au prochain concile.
Dieu, s'il existe, il exagère,
Il exagère.