Discours des fleurs
Analyse littéraire
Le narrateur fuit les salons où l'on « déblatère » et tient des « propos byzantins » pour aller faire « un tour au jardin », et ce déplacement physique dit tout de sa préférence. Ce qui lui plaît dans les fleurs, c'est précisément qu'elles font comme les hommes — elles disent des « bourdes » et des « inepties » — mais sans conséquences mortelles, et cette symétrie, formulée deux fois dans le refrain, est le cœur de la chanson. Chaque strophe met en scène une fleur avec ses propres griefs : le muguet qui « trime », l'héliotrope agacé par son nom savant, l'églantine qui rougit d'être appelée gratte-cul, la marguerite qui perd ses pétales aux « je t'aime un peu beaucoup », le myosotis qui jure de ne jamais oublier — autant de petites comédies végétales qui font écho, sans les charger, aux travers bien humains de la plainte, de la vanité et du serment. Le ton est celui d'une conversation légère, presque enfantine, où Brassens négocie avec les fleurs comme on passerait des marchés entre voisins : « adjugé, marché conclu ». Ce registre délibérément badin n'est pas un vernis sur un propos grave : c'est le propos lui-même — l'idée que la compagnie des végétaux est reposante précisément parce qu'elle est sans enjeux, et que ça, comme il le dit simplement, « plaît à mon humeur ».
Strophe 1
Sachant bien que même si
Je suis amoureux transi,
Jamais ma main ne les cueille
De bon cœur les fleurs m'accueillent.
Et m'esquivant des salons,
Où l'on déblatère, où l'on
Tient des propos byzantins,
J'vais faire un tour au jardin.
Strophe 2
Car je préfère, ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Les discours des primevères.
Des bourdes, des inepties,
Les fleurs en disent aussi,
Mais jamais personne en meurt
Et ça plaît à mon humeur.
Strophe 3
Le premier mai c'est pas gai,
Je trime a dit le muguet,
Dix fois plus que d'habitude,
Regrettable servitude.
Muguet, sois pas chicaneur,
Car tu donnes du bonheur,
Pas cher à tout un chacun.
Brin d' muguet, tu es quelqu'un.
Strophe 4
Mon nom savant me désole,
Appelez-moi tournesol,
Ronchonnait l'héliotrope,
Ou je deviens misanthrope.
Tournesol c'est entendu,
Mais en échange veux-tu
Nous donner un gros paquet
De graines de perroquet ?
Strophe 5
L'églantine en rougissant
Dit : Ça me tourne les sangs,
Que gratte-cul l'on me nomme,
Cré nom d'un petit bonhomme !
Églantine on te promet
De ne plus le faire, mais
Toi tu ne piqueras plus.
Adjugé, marché conclu.
Strophe 6
Les "je t'aime un peu beaucoup",
Ne sont guère de mon goût,
Les serments d'amour m'irritent,
Se plaignait la marguerite.
Car c'est là mon infortune,
Aussitôt que débute une
Affaire sentimentale,
J'y laisse tous mes pétales.
Strophe 7
Un myosotis clamait :
Non je n'oublierai jamais,
Quand je vivrais cent ans d'âge,
Mille ans et mêm' davantage.
Plein de souvenance allons,
Cent ans c'est long, c'est bien long,
Même vingt et même dix,
Pour un seul myosotis.
Strophe 8
Mais minuit sonnait déjà,
Lors en pensant que mes chats,
Privés de leur mou, peuchère,
Devaient dire : "Il exagère",
Et saluant mes amies
Les fleurs je leur ai promis
Que je reviendrais bientôt.
Et vivent les végétaux !
Strophe 9
Car je préfère ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Les discours des primevères.
Des bourdes des inepties,
Les fleurs en disent aussi,
Mais jamais personne en meurt,
Et ça plaît à mon humeur.