Don Juan

Analyse littéraire
Brassens construit chaque couplet sur le même mouvement : une acclamation pour un geste discret ou inattendu — le frein brusque pour épargner un hérisson, le policier qui laisse passer les chats de Léautaud, le soldat qui jette son fusil — suivie d'un « gloire à Don Juan » pour avoir simplement souri, embrassé ou désiré une femme que les autres ignoraient. Ce parallèle systématique n'est pas décoratif : il place sur le même plan le héros anonyme et le séducteur légendaire, jusqu'à vider ce dernier de son prestige habituel pour n'en garder que le geste concret, celui qui se tourne vers celle « à qui les autr's n'attachaient aucun prix ». Le refrain — « cette fille est trop vilaine, il me la faut » — fonctionne comme une réponse ironique à chaque couplet : formulé comme un aveu presque provocateur, il retourne le mépris supposé en désir assumé, sans attendrissement ni discours. La liste s'allonge du hérisson au « cul déshérité », du curé de la Saint-Barthélemy à la bonne sœur, dans un registre qui glisse du tendre au franchement grivois, maintenant tout au long un même ton enjoué qui interdit toute lecture édifiante — et c'est précisément ce ton qui rend l'hommage crédible.
Strophe 1
Gloire à qui freine à mort, de peur d'écrabouiller
Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé !
Et gloire à Don Juan, d'avoir un jour souri
À celle à qui les autr's n'attachaient aucun prix !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 2
Gloire au flic qui barrait le passage aux autos
Pour laisser traverser les chats de Léautaud !
Et gloire à Don Juan d'avoir pris rendez-vous,
Avec la délaissée, que l'amour désavoue !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 3
Gloire au premier venu qui passe et qui se tait
Quand la canaille crie : "Haro sur le baudet !"
Et gloire à Don Juan pour ses galants discours
À celle à qui les autr's faisaient jamais la cour !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 4
Et gloire à ce curé sauvant son ennemi
Lors du massacre de la Saint-Barthélémy !
Et gloire à Don Juan qui couvrit de baisers
La fille que les autr's refusaient d'embrasser !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 5
Et gloire à ce soldat qui jeta son fusil
Plutôt que d'achever l'otage à sa merci !
Et gloire à Don Juan d'avoir osé trousser
Celle dont le jupon restait toujours baissé !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 6
Gloire à la bonne sœur qui, par temps pas très chaud
Dégela dans sa main le pénis du manchot
Et gloire à Don Juan qui fit reluire un soir
Ce cul déshérité ne sachant que s'asseoir !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
Strophe 7
Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint
Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins !
Et gloire à Don Juan qui rendit femme celle
Qui, sans lui, quelle horreur ! serait morte pucelle !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
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