Élégie à un rat de cave

Analyse littéraire
Brassens ouvre l'éloge funèbre sur un pied de nez : « Personne n'aurait cru ce cave », où le mot « cave » désigne à la fois le lieu souterrain et le niais — autrement dit, personne n'aurait cru cette tête de linotte capable de prédire juste. Le deuil s'exprime ici par la surprise plutôt que par la plainte : la disparue était « pas du genre qui vire de bord », et c'est précisément parce qu'elle était d'une fidélité absolue que son départ prématuré laisse le narrateur sans voix. Pour lui rendre hommage, Brassens fait quelque chose d'inédit pour lui — « faire un bœuf avec des croque-notes » —, et c'est Sidney Bechet qui convoque le fantôme : on l'imagine « sautiller en cachette » rue du Vieux Colombier, vivante dans la mémoire comme elle l'était dans les caves de jazz. La deuxième strophe élève discrètement le ton en glissant la disparue parmi « Flora, Jeanne, Thaïs » et la « Ballade des Belles Dam's du Temps Jadis » de Villon — non pour la mythifier, mais pour lui accorder la même tendresse qu'aux femmes chantées avant elle. Le paradis qu'il lui souhaite n'est pas théologique mais fidèle à elle : retrouver « Papa Zutty », Luter, Longnon, « ce gras du bide de Moustache », la bande des vieux complices — et si « Dieu le père » fait des distinctions entre Saint-Pierre et Saint-Germain-Des-Prés, alors « y a pas de bon Dieu ».
Strophe 1
Personne n'aurait cru ce cave
Prophétisant que par malheur,
Mon pauvre petit rat de cave,
Tu débarquerais avant l'heure.
Tu n'étais pas du genre qui vire
De bord et tous on le savait,
Du genre à quitter le navire
Et tu es la premièr' qui l'aie fait.
Strophe 2
Maintenant, m'amie, qu'on te séquestre
Au sein des cieux,
Que je me déguise en chanteur d'orchestre
Pour tes beaux yeux,
En partant, m'amie, je te l'assure,
Tu as fichu le noir au fond de nous,
Quoiqu'on n'ait pas mis de crêpe sur
Nos putains de binious.
On n'm'a jamais vu, faut que tu l'notes
C'est une primeur,
Faire un bœuf avec des croque-notes,
C'est en ton honneur.
Sache aussi qu'en écoutant Bechet(e),
Foll' gamberge, on voit, la nuit tombée,
Ton fantôme qui sautille en cachette
Rue du Vieux Colombier,
Ton fantôme qui sautille en cachette
Rue du Vieux Colombier.
Strophe 3
Sans aucun "Au revoir mes frères",
Mais on n't'en veut pas pour autant,
Mine de rien tu es allée faire
Ton trou dans les neiges d'antan.
Désormais, c'est pas des salades
Parmi Flora, Jeanne, Thaïs,
J'inclus ton nom à la Ballade
Des Belles Dam's du Temps Jadis.
Strophe 4
Maintenant, m'amie, qu'ta place est faite
Chez les gentils,
Qu'tu as r'trouvé pour l'éternelle fête
Papa Zutty,
Chauff' la place à tous les vieux potaches,
Machin, Chose, et Luter et Longnon
Et ce gras du bide de Moustache,
Tes fidèl's compagnons.
S'il est brave, pourquoi que Dieu le père
Là-haut ferait
Quelque différence entre Saint-Pierre
Et Saint-Germain-Des-Prés ?
De tout cœur on espère que dans ce
Paradis miséricordieux,
Brill'nt pour toi des lendemains qui dansent,
Ou y a pas de bon Dieu,
Brill'nt pour toi des lendemains qui dansent,
Ou y a pas de bon Dieu.
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