Embrasse-les tous
Analyse littéraire
Brassens installe d'emblée sa protagoniste dans une liberté amoureuse assumée et joyeuse : « entrée libre à n'importe qui dans ta ronde », « cœur d'artichaut » qui donne « une feuille à tout le monde » — le libertinage n'est pas dissimulé, il est annoncé comme une évidence. Le refrain « Dieu reconnaîtra le sien », emprunté à la rhétorique du jugement divin, est retourné avec malice pour couvrir d'une bénédiction ironique la totalité des conquêtes, des grandes figures aux « Lilliputiens ». Cette accumulation n'est pas une fin en soi : au milieu du foisonnement, Brassens glisse l'attente du « vrai merle blanc », du « baiser qui fera mouche », de celui derrière qui la porte sera « fermée jusqu'à la fin des jours pour cause d'amour » — la quête du grand amour traverse la chanson sans jamais l'alourdir. La chute réconcilie tout sans se contredire : les « fredaines » et les « écarts » sont pardonnés parce que le « je t'aime » final fonctionne comme « un second baptême », rendant « un cœur tout neuf » — non pas malgré les aventures passées, mais grâce à elles. Brassens ne moralise pas et ne condamne pas : il prend le parti de la femme libre avec une tendresse complice qui est, ici, la seule vraie position de l'auteur.
Strophe 1
Tu n'es pas de cell's qui meur'nt où ell's s'attachent,
Tu frottes ta joue à toutes les moustaches,
Faut s' lever de bon matin pour voir un ingénu
Qui n' t'ait pas connue,
Entrée libre à n'importe qui dans ta ronde,
Coeur d'artichaut, tu donne' un' feuille à tout l' monde,
Jamais, de mémoire d'homm', moulin n'avait été
Autant fréquenté.
Strophe 2
De Pierre à Paul, en passant par Jules et Félicien,
Embrasse-les tous,
Embrasse-les tous,
Dieu reconnaîtra le sien !
Passe-les tous par tes armes,
Passe-les tous par tes charmes,
Jusqu'à c' que l'un d'eux, les bras en croix,
Tourne de l'œil dans tes bras,
Des grands aux p'tits en allant jusqu'aux Lilliputiens,
Embrasse-les tous,
Embrasse-les tous,
Dieu reconnaîtra le sien !
Strophe 3
Jusqu'à ce qu'amour s'ensuive,
Qu'à son cœur une plaie vive,
Le plus touché d'entre nous
Demande grâce à genoux.
Strophe 4
En attendant le baiser qui fera mouche,
Le baiser qu'on garde pour la bonne bouche,
En attendant de trouver, parmi tous ces galants,
Le vrai merle blanc,
En attendant qu' le p'tit bonheur ne t'apporte
Celui derrière qui tu condamn'ras ta porte
En marquant dessus "Fermé jusqu'à la fin des jours
Pour cause d'amour "...
Strophe 5
De Pierre à Paul, en passant par Jules et Félicien,
Embrasse-les tous,
Embrasse-les tous,
Dieu reconnaîtra le sien !
Passe-les tous par tes armes,
Passe-les tous par tes charmes,
Jusqu'à c' que l'un d'eux, les bras en croix,
Tourne de l'œil dans tes bras,
Des grands aux p'tits en allant jusqu'aux Lilliputiens,
Embrasse-les tous,
Embrasse-les tous,
Dieu reconnaîtra le sien!
Strophe 6
Alors toutes tes fredaines,
Guilledous et prétentaines,
Tes écarts, tes grands écarts,
Te seront pardonnés, car
Les fill's quand ça dit "Je t'aime",
C'est comme un second baptême,
Ça leur donne un cœur tout neuf,
Comme au sortir de son œuf.