Fernande
Analyse littéraire
Le ressort comique repose sur la mécanique du refrain : à chaque prénom féminin, la même réaction physique, crue et assumée, jusqu'à ce que « Lulu » brise le cycle et laisse le locuteur désarmé. C'est dans cet écart — entre la série qui s'accumule et le nom qui ne déclenche rien — que réside tout l'effet, résumé par la sentence finale : « la bandaison, papa, ça n'se commande pas. » Brassens démultiplie ensuite ce même aveu en le prêtant successivement à la sentinelle, au gardien de phare, au séminariste à genoux sur son reposoir, au Soldat Inconnu lui-même — autant de figures dont la solennité ou la gravité rend la confession d'autant plus savoureuse. La répétition ne crée pas de progression, et c'est précisément son effet : elle transforme ce qui pourrait n'être qu'une grivoiserie en une ritournelle collective, ce que Brassens revendique explicitement en proposant d'en faire un « hymne national ». Le geste final est la clé : en suggérant cet hymne pour les « solitaires », il pousse la provocation jusqu'à son terme logique, non pour dénoncer quoi que ce soit, mais pour le plaisir de voir jusqu'où l'absurde peut tenir la note.
Strophe 1
Une manie de vieux garçon,
Moi, j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson :
Strophe 2
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.
Strophe 3
C'est cette mâle ritournelle,
Cette antienne virile,
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle :
Strophe 4
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore,
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.
Strophe 5
Afin de tromper son cafard,
De voir la vie moins terne,
Tout en veillant sur sa lanterne,
Chante ainsi le gardien de phare :
Strophe 6
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore,
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.
Strophe 7
Après la prière du soir,
Comme il est un peu triste,
Chante ainsi le séminariste
À genoux sur son reposoir :
Strophe 8
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore,
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.
Strophe 9
À l'Étoile où j'étais venu
Pour ranimer la flamme,
J'entendis ému jusqu'aux larmes
La voix du Soldat Inconnu :
Strophe 10
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore,
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.
Strophe 11
Et je vais mettre un point final
À ce chant salutaire,
En suggérant aux solitaires
D'en faire un hymne national.
Strophe 12
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand j' pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon Dieu, je bande encore,
Mais quand j' pense à Lulu,
Là, je ne bande plus.
La bandaison, papa,
Ça n' se commande pas.