Gastibelza

Victor Hugo
Gastibelza
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Analyse littéraire
Le refrain – « Le vent qui vient à travers la montagne / Me rendra fou » – revient à chaque strophe avec une régularité presque hypnotique, avant de basculer au dernier couplet en « M'a rendu fou » : ce glissement du futur au passé composé est le seul vrai mouvement dramatique de la chanson, et il suffit. Entre ces deux pôles, Gastibelza accumule les portraits de Sabine comme autant de facettes impossibles à saisir : femme de légende à Tolède, objet de désir royal valant « l'Espagne et le Pérou », figure mythologique comparable à Cléopâtre – chaque strophe l'élève davantage, ce qui rend d'autant plus brutal le dernier couplet, où elle a tout vendu « pour l'anneau d'or du comte de Saldagne, pour un bijou ». Ce que fait habilement Hugo – et que Brassens choisit d'interpréter – c'est de placer le narrateur dans une position de témoin impuissant : lui, « pauvre chien », « pâtre de ce canton », observe une grandeur qu'il n'a jamais possédée et une chute qu'il ne peut pas empêcher. Le mélange des appels à la fête – « Chantez, dansez, villageois » – et du désespoir croissant du chanteur donne à l'ensemble son ton caractéristique : celui d'une ballade qui rit jaune, portée par un refrain dont la folie finit par sonner juste.
Strophe 1
Gastibelza, l'homme à la carabine,
Chantait ainsi :
« Quelqu'un a-t-il connu Doña Sabine ?
Quelqu'un d'ici ?
Chantez, dansez, villageois ! La nuit gagne
Le mont Falu...
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 2
« Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
Ma señora ?
Sa mère était la vieille maugrabine
D'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la Tour Magne
Comme un hibou...
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 3
« Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou...
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 4
« Le roi disait, en la voyant si belle,
À son neveu :
"Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
Pour un cheveu,
Infant Don Ruy, je donnerai l'Espagne
Et le Pérou !"
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 5
« Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
Mais je sais bien
Que, pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J'aurai gaiement passé dix ans au bagne
Sous les verrous...
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 6
« Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
De ce canton,
Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,
Menait César, Empereur d'Allemagne,
Par le licou...
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.
Strophe 7
« Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe
Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe,
Tout son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
Pour un bijou...
Le vent qui vient à travers la montagne
M'a rendu fou.
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