Grand-père
Analyse littéraire
Brassens construit sa chanson sur une mécanique de répétition très précise : à chaque couplet, la même formule de refus revient mot pour mot — « pas d'argent, pas d'épices », « pas d'argent, pas de cuisse » — avant que la même botte ne parte dans la même direction, et c'est cette répétition implacable qui fait tout le sel satirique du texte. Le marchand de cercueils, le loueur de corbillard et le vicaire reçoivent successivement le même traitement, et l'accumulation transforme ce qui pourrait n'être qu'une anecdote familiale en portrait acide d'un monde où même la mort se négocie au comptant. Face à cette logique marchande, le narrateur oppose l'héritage concret du grand-père — « une paire de bottes pointues » — seul bien transmis, seul outil efficace, ce qui donne au geste du coup de pied une drôlerie très juste : l'héritage sert exactement à ce à quoi il doit servir. Le sommet de la chanson est atteint quand le narrateur « bottai l'cul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » : la formule liturgique détournée en coup de pied circulaire est du Brassens pur, irrévérencieux sans être amer. Et le grand-père, porté sur le dos de sa famille, arrive à sa dernière demeure « comme un empereur » — non malgré la pauvreté, mais à travers elle, dans un geste d'entêtement affectueux que le refrain résume parfaitement : « nous en viendrons à bout de tous ces empêcheurs d'enterrer en rond ».
Strophe 1
Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans.
La mort lui fit, au coin d'un bois,
L' coup du pèr' François.
L'avait donné de son vivant
Tant de bonheur à ses enfants
Qu'on fit, pour lui en savoir gré,
Tout pour l'enterrer
Strophe 2
Et l'on courut à toutes jam-
-bes quérir une bière, mais...
Comme on était léger d'argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
Strophe 3
"Chez l'épicier, pas d'argent, pas d'épices,
Chez la belle Suzon, pas d'argent, pas de cuisse...
Les morts de basse condition
C'est pas de ma juridiction."
Strophe 4
Or, j'avais hérité d' grand-père
Un' pair' de bott's pointues
S'il y a des coups d' pied què'que part qui s' perdent,
C'lui-là toucha son but
Strophe 5
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
Ah ! c'est pas joli...
Ah ! c'est pas poli...
A un' fess' qui dit merde à l'autre
Strophe 6
Bon papa,
Ne t'en fais pas:
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d'enterrer en rond
Strophe 7
Le mieux à faire et le plus court,
Pour qu' l'enterrement suivît son cours,
Fut de borner nos prétentions
À un' bièr' d'occasion.
Contre un pot de miel on acquit
Les quatre planches d'un mort qui
Rêvait d'offrir quelques douceurs
À une âme soeur.
Strophe 8
Et l'on courut à toutes jam-
-bes quérir un corbillard, mais...
Comme on était léger d'argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
Strophe 9
"Chez l'épicier, pas d'argent, pas d'épices,
Chez la belle Suzon, pas d'argent, pas de cuisse...
Les morts de basse condition,
C'est pas de ma juridiction."
Strophe 10
Ma bott' partit, mais je m' refuse
De dir' vers quel endroit,
Ça rendrait les dames confuses
Et je n'en ai pas le droit
Strophe 11
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
Ah ! c'est pas joli...
Ah ! c'est pas poli...
A un' fess' qui dit merde à l'autre
Strophe 12
Bon papa,
Ne t'en fais pas
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d'enterrer en rond
Strophe 13
Le mieux à faire et le plus court,
Pour qu' l'enterrement suivît son cours,
Fut de porter sur notre dos
L' funèbre fardeau.
S'il eût pu revivre un instant,
Grand-père aurait été content
D'aller à sa dernièr' demeur'
Comme un empereur.
Strophe 14
Et l'on courut à toutes jam-
-bes quérir un goupillon, mais...
Comme on était léger d'argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
Strophe 15
"Chez l'épicier, pas d'argent, pas d'épices,
Chez la belle Suzon, pas d'argent, pas de cuisse...
Les morts de basse condition,
C'est pas de ma bénédiction."
Strophe 16
Avant même que le vicaire
Ait pu lâcher un cri,
J' lui bottai l' cul au nom du Pèr',
Du Fils et du Saint-Esprit.
Strophe 17
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
C'est depuis ce temps-là que le bon apôtre
Ah ! c'est pas joli...
Ah ! c'est pas poli...
A un' fess' qui dit merde à l'autre
Strophe 18
Bon papa,
Ne t'en fais pas:
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d'enterrer en rond
À bout de tous ces empêcheurs d'enterrer en rond