Hécatombe
Analyse littéraire
Brassens plante son décor à « Briv'-la-Gaillarde » avec un soin évident : le nom de la ville, la querelle pour des « bottes d'oignons », les femmes qui « se crêpaient le chignon » installent d'emblée un registre de farce villageoise qui rend l'intervention des gendarmes « mal inspirés » d'autant plus dérisoire. Ce qui suit repose sur une mécanique simple mais redoutable, énoncée sans détour par le narrateur lui-même : « dès qu'il s'agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie » — la violence contre les forces de l'ordre est présentée comme un réflexe collectif aussi naturel qu'universel. Le narrateur, posté à sa mansarde, ne se contente pas d'observer : il « bichait », il « excitait les farouches bras », il crie « Hip, hip, hip, hourra », assumant avec une jubilation affichée son rôle de spectateur complice. La description des supplices qui suivent — le crâne coincé « comme un étau », les coups de mamelles, le refrain « tombent, tombent, tombent, tombent » — accumule le grotesque jusqu'à ce que l'hécatombe soit déclarée, par des « avis compétents », « la plus belle de tous les temps », retournant le vocabulaire épique au service du burlesque. La chute finale, avec la menace de castration rendue inopérante par l'absence de l'organe visé, clôt la chanson sur une pirouette qui résume bien le projet de Brassens : pousser la violence imaginaire jusqu'à l'absurde pour mieux en désamorcer la gravité, et faire rire là où d'autres feraient frémir.
Strophe 1
Au marché de Briv'-la-Gaillarde
A propos de bottes d'oignons,
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon.
A pied, à cheval, en voiture,
Des gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée.
Strophe 2
Or, sous tous les cieux sans vergogne,
C'est un usag' bien établi,
Dès qu'il s'agit d' rosser les cognes
Tout le mond' se réconcilie.
Ces furies perdant tout' mesure
Se ruèrent sur les guignols,
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol.
Strophe 3
En voyant ces braves pandores
Etre à deux doigts de succomber,
Moi, j' bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra!"
Strophe 4
Frénétiqu' l'une d'elles attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier: "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie!"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ces lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau.
Strophe 5
La plus grasse de ces femelles
Ouvrant son corsag' dilaté
Matraque à grands coups de mamelles
Tous ceux qui pass'nt à sa portée.
Ils tombent, tombent, tombent, tombent,
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus bell' de tous les temps.
Strophe 6
Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons,
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons,
Ces furies, à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas,
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas.
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas.