Histoire de faussaire

Analyse littéraire
Le mot « faux » revient comme une obsession dans ce texte, martelé sur chaque objet, chaque matière, chaque sentiment, jusqu'à contaminer les dieux eux-mêmes — Cupidon devient « faux-jeton », Vénus se range dans la même imposture. Cette accumulation ne produit pas une satire froide : Brassens y glisse son narrateur avec une tendresse un peu penaude, lui qui apporte un « petit bouquet » qui paraît soudain « terne » face aux fausses fleurs aux couleurs si vives — le vrai est moins séduisant que le faux, et il le sait. La confession finale retourne alors discrètement tout ce qui précède : le « penchant » du narrateur et son « gros point du côté du poumon » sont présentés comme « la seule chose un peu sincère », mais cette sincérité-là ne le place pas au-dessus de la scène — elle l'y enfonce un peu plus. Et c'est précisément cette chute que Brassens ménage depuis le début : ce n'est pas le monde factice qui est jugé, c'est l'amoureux qui s'y est laissé prendre, et qui reconnaît devoir quand même « une heure authentique de vrai bonheur » à des dieux qu'il vient de traiter de menteurs.
Strophe 1
Se découpant sur champ d'azur
La ferme était fausse bien sûr,
Et le chaume servant de toit
Synthétique comme il se doit.
Au bout d'une allée de faux buis,
On apercevait un faux puits
Du fond duquel la vérité
N'avait jamais dû remonter.
Strophe 2
Et la maîtresse de céans
Dans un habit, ma foi, seyant
De fermière de comédie
À ma rencontre descendit,
Et mon petit bouquet, soudain,
Parut terne dans ce jardin
Près des massifs de fausses fleurs
Offrant les plus vives couleurs.
Strophe 3
Ayant foulé le faux gazon,
Je la suivis dans la maison
Où brillait sans se consumer
Un genre de feu sans fumée.
Face au faux buffet Henri II,
Alignés sur les rayons de
La bibliothèque en faux bois :
Faux bouquins achetés au poids.
Strophe 4
Faux Aubusson, fausses armures,
Faux tableaux de maîtres au mur,
Fausses perles et faux bijoux
Faux grains de beauté sur les joues,
Faux ongles au bout des menottes,
Piano jouant des fausses notes
Avec des touches ne devant
Pas leur ivoire aux éléphants.
Strophe 5
Aux lueurs des fausses chandelles
Enlevant ses fausses dentelles,
Elle a dit, mais ce n'était pas
Sûr, tu es mon premier faux pas.
Fausse vierge, fausse pudeur,
Fausse fièvre, simulateurs,
Ces anges artificiels
Venus d'un faux septième ciel.
Strophe 6
La seule chose un peu sincère
Dans cette histoire de faussaire
Et contre laquelle il ne faut
Peut-être pas s’inscrire en faux,
C'est mon penchant pour elle et mon
Gros point du côté du poumon
Quand amoureuse elle tomba
D'un vrai marquis de Carabas.
Strophe 7
En l'occurrence Cupidon
Se conduisit en faux-jeton,
En véritable faux témoin,
Et Vénus aussi, néanmoins
Ce serait sans doute mentir
Par omission de ne pas dire
Que je leur dois quand même une heure
Authentique de vrai bonheur.
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