Analyse littéraire
Le refrain — « Honte à cet effronté qui peut chanter pendant que Rome brûle » — pose d'emblée une accusation, puis passe le reste de la chanson à la démonter. À chaque couplet, un interlocuteur imaginaire est sommé de rendre des comptes sur ce qu'il faisait en 1937, en 1940, sous Pétain, en Indochine, en Algérie, et chaque fois la réponse est la même : il chantait — et pas seul. Brassens cite des titres précis, « Y a d'la joie », « Le Déserteur », « La valse à mille temps », qui ancrent ce chant dans chaque époque sans le disqualifier : ces chansons ne sont pas des alibis honteux, elles sont simplement ce que les gens faisaient, y compris pendant les pires moments. La chute retourne alors l'accusation du refrain : « À qui fera-t-on croir' que le bon populo, quand il chante quand même, est un parfait salaud ? » Ce n'est pas un aveu de culpabilité, c'est une défense — celle d'une pratique ordinaire, collective, que rien dans le texte ne condamne vraiment. Brassens ne délivre pas de leçon : il prend acte que Rome brûle toujours et que les gens continuent de fredonner, et il trouve ça plutôt humain.
Strophe 1
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 2
En mil neuf cent trent'-sept que faisiez-vous mon cher ?
J'avais la fleur de l'âge et la tête légère,
Et l'Espagne flambait dans un grand feu grégeois.
Je chantais, et j'étais pas le seul : "Y a d' la joie".
Strophe 3
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 4
Et dans l'année quarante mon cher que faisiez-vous ?
Les Teutons forçaient la frontière, et comme un fou,
Et comm' tout un chacun, vers le sud, je fonçais,
En chantant : "Tout ça, ça fait d'excellents Français".
Strophe 5
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 6
À l'heure de Pétain, à l'heure de Laval,
Que faisiez-vous mon cher en plein dans la rafale ?
Je chantais, et les autres ne s'en privaient pas :
"Bel Ami", "Seul ce soir", "J'ai pleuré sur tes pas ".
Strophe 7
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 8
Mon cher, un peu plus tard, que faisait votre glotte
Quand en Asie ça tombait comme à Gravelotte ?
Je chantais, il me semble, ainsi que tout un tas
De gens : "Le Déserteur", "Les Croix", "Quand un Soldat".
Strophe 9
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 10
Que faisiez-vous mon cher au temps de l'Algérie,
Quand Brel était vivant, qu'il habitait Paris ?
Je chantais, quoique désolé par ces combats :
"La valse à mille temps" et "Ne me quitte pas".
Strophe 11
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.
Strophe 12
Le feu de la Ville Éternelle est éternel.
Si Dieu veut l'incendie, il veut les ritournelles.
À qui fera-t-on croir' que le bon populo,
Quand il chante quand même, est un parfait salaud ?
Strophe 13
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, ell' brûl' tout l' temps...
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
À Gavroche, à Mimi Pinson.