Analyse littéraire
Le refrain répété « Il existe encore des bergères » fonctionne moins comme une nostalgie que comme une affirmation tranquille : ces femmes existent, elles « promènent » puis « surveillent » leurs moutons, et cette légère variation entre les deux occurrences suffit à suggérer une présence active plutôt qu'une image figée. La mention du « règne des machines » est posée sans insistance, presque en passant, ce qui lui donne d'autant plus de relief — Brassens n'en fait pas un combat, juste un constat qui rend le « vieil ânon » et le « vieux bâton » plus précieux. La description de la bergère, « robe courte et corset, coiffée d'un grand chapeau de paille », est précise et sensuelle sans être lourde, et c'est exactement ce ton — l'œil qui regarde avec plaisir mais sans s'emballer — qui donne son charme discret à la chanson. La vraie trouvaille vient à la fin, quand le narrateur raconte être devenu ami « de la bergère en disant je t'aime » et du chien « en ne lui disant rien » : la symétrie des deux formules est drôle et juste, et le chien qui dévore le chapeau de paille « victime de nos fous baisers » conclut sur une note d'espièglerie qui désamorce toute tentation de grandeur.
Strophe 1
Il existe encore des bergères
Qui promènent leurs blancs moutons
Elles ont la taille légère
Et un vieux bâton
Malgré le règne des machines
Dans certains villages cachés
Un vieil ânon courbe l'échine
En grimpant les sentiers perchés
Et dans les prés sur l'herbe verte
Le voyageur fait tout à coup
La plus heureuse découverte
Une bergère aux yeux très doux
Il existe encore des bergères
Qui surveillent leurs blancs moutons
Elles ont la taille légère
Et un vieux bâton
Celle que je vis aux semailles
Avait robe courte et corset
Coiffée d'un grand chapeau de paille
Elle était faite, Dieu le sait
Un barbé gris fort inquiétant ?
Il existe encore des bergères
Qui surveillent leurs blancs moutons
Elles ont la taille légère
Et un vieux bâton
Mais je devins ami quand même
De la bergère et de son chien
D'la bergère en disant "je t'aime"
Du chien en ne lui disant rien
Il suivait, l'oreille en bataille
Le croc blanc, les moutons frisés
Dévorant le chapeau de paille
Victime de nos fous baisers
Il existe encore des bergères