Il n'a pas eu la chaude-pisse

Analyse littéraire
Le vœu du narrateur est énoncé dès le premier couplet avec une franchise désarmante : soixante ans de vie amoureuse, et jamais la chaude-pisse. Ce que Brassens réussit ici, c'est de construire une plainte grotesque qui se prend elle-même au sérieux — la prière adressée à Dieu, la citation respectueuse du vicaire, le « Mon Dieu que je mourrais content » relèvent d'un registre de dévotion sincère appliqué à un désir parfaitement indécent, et c'est précisément cet écart qui fait tout l'effet. L'accumulation des chanceux — la fille qui a connu « du tréponème les délices », l'épouse gratifiée de morpions — creuse avec une cruauté comique le sentiment d'exclusion du narrateur, seul à n'avoir rien attrapé. La tentative de remède viennois, généreusement proposée puis brutalement avortée par la mort du partenaire « à moitié chemin », referme la chanson sur la même impasse : le refrain ne conclut pas, il entérine. Brassens ne cherche pas à dénoncer quoi que ce soit ; il s'amuse à habiller d'une dignité de complainte ce qui n'est qu'une mauvaise blague — et c'est cette tenue absurde, maintenue jusqu'au bout, qui fait le charme de la chanson.
Strophe 1
Je me fais vieux, j'ai soixante ans,
J'ai fait l'amour toute ma vie
Sans avoir pu durant ce temps
Pu satisfaire mon envie.
Depuis ma venue ici-bas
Rien jamais ne me fut propice,
Mon vœu ne s'accomplira pas :
J'n'ai jamais eu la chaude-pisse.
Strophe 2
Le vicaire a cent fois raison
C'est des imprudents que nous sommes ;
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Quelque obligeant qui me la glisse,
Mon Dieu que je mourrais content
Si j'avais eu la chaude-pisse !
Strophe 3
Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi
Si ma prière vous offense :
On voit toujours plus haut que soi
En vieillesse comme en enfance.
Ma fille a connu de l'action
Du tréponème les délices,
Mon épouse a eu des morpions
Je n'ai pas eu la chaude-pisse...
Strophe 4
Ainsi traduisait son émoi
Un honnête habitant de Vienne
Je lui dis : "Ami, suivez-moi,
Je m'en vais vous passer la mienne."
On s'accoupla le lendemain,
Mais que le Bon Dieu le bénisse !
Il mourut à moitié chemin
Il n'a pas eu la chaude-pisse.
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