Il suffit de passer le pont
Analyse littéraire
« Il suffit de passer le pont » pose d'emblée le principe d'une escapade dont la légèreté est revendiquée : le pont est à deux pas, l'aventure commence aussitôt, et tenir le jupon de la bien-aimée suffit à lancer le mouvement. Brassens construit une galanterie bucolique où tout se négocie en douce — les matines sonnent, mais c'est parce que le narrateur a graissé la patte au sonneur, et l'aubade champêtre parce qu'il a graissé celle du berger : la séduction passe ici par la débrouillardise autant que par la tendresse. Le choix de la primevère plutôt que du coquelicot ou du coucou, fleur « blottie sous les feuilles » et « en velours comme tes joues », dit moins une intention symbolique qu'un regard attentif sur la femme aimée, dont on devine les préférences avant qu'elle les exprime. Le registre bascule franchement dans le tendre-comique au troisième couplet, lorsque le chardon qui pique le pied de la belle appelle en remède une bouche — « je te l'enlève avec les dents » —, geste à la fois chevaleresque et malicieux qui résume bien l'esprit de la chanson. La conclusion, « tant mieux si c'est un péché : nous irons en enfer ensemble », ne renverse pas solennellement un interdit moral, elle l'esquive avec le sourire de quelqu'un qui sait que la vraie transgression ici, c'est simplement d'être heureux.
Strophe 1
Il suffit de passer le pont,
C'est tout de suite l'aventure !
Laisse-moi tenir ton jupon,
J' t'emmèn' visiter la nature !
L'herbe est douce à Pâques fleuries...
Jetons mes sabots, tes galoches,
Et, légers comme des cabris,
Courons après les sons de cloches !
Ding ding dong ! les matines sonnent
En l'honneur de notre bonheur,
Ding ding dong ! faut l'dire à personne :
J'ai graissé la patte au sonneur.
Strophe 2
Laisse-moi tenir ton jupon,
Courons, guilleret, guillerette,
Il suffit de passer le pont,
Et c'est le royaum' des fleurettes...
Entre tout's les bell's que voici,
Je devin' cell' que tu préfères...
C'est pas l' coquelicot, Dieu merci !
Ni l' coucou, mais la primevère.
J'en vois un' blottie sous les feuilles,
Elle est en velours comm' tes jou's.
Fais le guet pendant qu' je la cueille :
"Je n'ai jamais aimé que vous !"
Strophe 3
Il suffit de trois petits bonds,
C'est tout de suit' la tarentelle,
Laisse-moi tenir ton jupon,
J'saurai ménager tes dentelles...
J'ai graissé la patte au berger
Pour lui fair' jouer une aubade.
Lors, ma mie, sans croire au danger,
Faisons mille et une gambades,
Ton pied frappe et frappe la mousse...
Si l'chardon s'y pique dedans,
Ne pleure pas, ma mie qui souffre :
Je te l'enlève avec les dents !
Strophe 4
On n'a plus rien à se cacher,
On peut s'aimer comm' bon nous semble,
Et tant mieux si c'est un péché :
Nous irons en enfer ensemble !
Strophe 5
Il suffit de passer le pont,
Laisse-moi tenir ton jupon.
Il suffit de passer le pont,
Laisse-moi tenir ton jupon