Analyse littéraire
Le narrateur aborde « madame » comme s'il l'arrêtait dans la rue, avec une politesse légèrement cérémonieuse qui installe d'emblée un décalage comique : ce n'est pas une déclaration enflammée mais un bilan, presque un inventaire. Le refrain « j'ai connu de vous » enchaîne les souvenirs sans hiérarchie, mêlant les « folles caresses » et les « yeux de petit loup » aux « soupes brûlées » et aux « assiettes qui volent », comme si la mémoire amoureuse ne faisait aucune différence entre le désir et le quotidien raté. C'est précisément ce nivellement qui fait le prix du texte : les « tartes salées » et le « poivre avec la naphtaline » ne désamorcent pas la tendresse, ils en font partie, au même titre que les extases. La violence légère des scènes domestiques — sauter du balcon, être laissée tomber du rez-de-chaussée — est traitée avec un détachement si tranquille qu'elle provoque le sourire plutôt que l'effroi, et c'est bien Brassens qui parle, jamais le moraliste. Le refrain final, « Moi, je pense encore, moi, je pense encore », répété trois fois sans résolution, dit simplement ce qu'il dit : la pensée revient, elle ne conclut pas, et c'est suffisant.
Strophe 1
Il ne faut pas madame
Que vous passiez sans me voir
Non, ce n'est pas un drame
Que je jouerai ce soir
Je n'ai que quelques mots à dire
Je vais les dire sans retard
Mais avant, je veux un sourire
Très bien, vous allez tout savoir
J'ai connu de vous
De folles caresses
Des moments très doux
Tous pleins de tendresse
J'ai connu de vous
Votre corps troublant
Vos yeux de petit loup
Vos jolies dents
J'ai connu de vous
Toutes les extases
Tous les rendez-vous
Et toutes les phrases
Vous voyez madame que l'on n'oublie pas tout
Moi, je pense encore à vous
Je me souviens de la boutique
Où l'on s'est rencontré un soir
Et je revois les nuits magiques
Où nos deux cœurs battaient, battaient remplis d'espoir
Quand on a connu
Les mêmes ivresses
Et qu'on ne s'aime plus
Il y a la tendresse
Vous voyez madame que l'on n'oublie pas tout
Moi, je pense encore à vous
J'ai connu de vous
Les soupes brûlées
Les ragoûts trop doux
Les tartes salées
Pour un oui, un non
Vous sautiez du balcon
Tranquille, je vous laissais
Tomber du rez-de-chaussée
J'ai connu de vous
Les assiettes qui volent
Les soirs de courroux
Quand vous étiez folle
Vous voyez, Madame, que l'on n'oublie pas tout?
Moi, je pense encore à vous
Je me souviens de la cuisine
Où très gentiment voisinait
Le poivre avec la naphtaline
Le sucre, la moutarde, le lait, la chicorée
Quand on a connu les mêmes ivresses
Et qu'on ne s'aime plus
Mais il y a la tendresse
Vous voyez, Madame, que l'on n'oublie pas tout
Moi, je pense encore à vous
Moi, je pense encore
Moi, je pense encore
Moi, je pense encore à vous