Je bivouaque au pays de Cocagne
Analyse littéraire
Brassens construit chaque couplet sur le même balancement : une situation d'abord décrite comme franchement repoussante — une rue de « sbires », une fille réduite à un « épouvantail », des amants qui sont de pauvres « anges déchus » — puis radicalement retournée par la seule vertu d'avoir « mangé du poète ». Ce renversement n'est pas une fuite : c'est une opération mentale revendiquée, presque méthodique, que le narrateur accomplit les yeux ouverts, « un peu sur la tête ». Le refrain dit exactement ce mécanisme : « bouter la vérité au fond du puits », c'est choisir de ne pas la regarder en face, et c'est précisément ce choix qui ouvre l'accès au « Pays de Cocagne » — cette terre de l'abondance rêvée que le mot « bivouaque » rend aussitôt précaire, provisoire, jamais tout à fait installée. La petite devient « Vénus Aphrodite », la rue sinistre se traverse comme les Champs-Élysées, et l'étreinte ratée mène quand même à Cythère : le poète ne corrige pas la réalité, il la double d'une version meilleure, et c'est cette duplicité lucide et légère que la chanson célèbre sans jamais s'en excuser.
Strophe 1
Une rue sans joie où les sbires
Tout seuls ne s'aventurent pas,
Un coupe-gorge et même pire,
La venelle où traînaient mes pas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et cett' rue je l'ai traversée
Comm' l'avenue des Champs Élysées.
Strophe 2
Je bivouaque au
Pays de Co -
Cagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits.
Strophe 3
Beauté du diable et qui n'inspire
Pas l'envie d'aller en sabbat,
Épouvantail et même pire,
La fille m'offrant ses appas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et j'ai changé cette petite
En une Vénus Aphrodite.
Strophe 4
Je bivouaque au
Pays de Co -
Cagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits.
Strophe 5
Quatre anges déchus qui soupirent
Si peu qu'on ne les entend pas,
Jamais étreinte ne fut pire,
Jamais amour vola si bas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et quittant doucement la terre
Je fus à bon port à Cythère.
Strophe 6
Je bivouaque au
Pays de Co -
Cagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits.