Je suis un voyou
Analyse littéraire
Le refrain — « Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs, je m'en fous, j'ai déjà mon âme en peine » — dit tout du ton : le narrateur se confesse sans se repentir, revendique sa damnation avec une désinvolture qui vide le pardon divin de toute substance. Margot est d'abord célébrée comme une « princesse vêtue de laine, déesse en sabots », portrait tendre qui mêle l'idéal et le rustique, avant que la chanson ne bascule vers des gestes bien plus concrets — les lèvres mordues, les « fruits défendus » croqués, la robe déchirée — décrits avec la même légèreté que l'on accorderait à une promenade. Le dialogue répété « Ell' m'a laissé faire, les fill's, c'est comm' ça » n'excuse rien mais dit quelque chose de précis sur le regard du narrateur : il se raconte une histoire où le consentement se glisse entre les lignes, commode et jamais tout à fait assuré. La strophe finale retourne discrètement la vantardise en mélancolie : Margot mariée à un « triste bigot », entourée de « marmots qui pleurent », et le voyou réduit à rappeler qu'il « a tété leur mère longtemps avant eux » — provocation qui sonne alors un peu plus creux, un peu plus vraie.
Strophe 1
Ci-gît au fond de mon cœur une histoire ancienne,
Un fantôme, un souvenir d'une que j'aimais...
Le temps, à grands coups de faux, peut faire des siennes,
Mon bel amour dure encore, et c'est à jamais...
Strophe 2
J'ai perdu la tramontane
En trouvant Margot,
Princesse vêtue de laine,
Déesse en sabots...
Si les fleurs, le long des routes,
S'mettaient à marcher,
C'est à la Margot, sans doute,
Qu'ell's feraient songer...
J'lui ai dit: « De la Madone,
Tu es le portrait ! »
Le Bon Dieu me le pardonne,
C'était un peu vrai...
Qu'il me le pardonne ou non,
D'ailleurs, je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine :
Je suis un voyou.
Strophe 3
La mignonne allait aux vêpres
Se mettre à genoux,
Alors j'ai mordu ses lèvres
Pour savoir leur goût...
Ell' m'a dit, d'un ton sévère :
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
Mais elle m'a laissé faire,
Les fill's, c'est comm' ça...
J'lui ai dit: « Par la Madone,
Reste auprès de moi ! »
Le Bon Dieu me le pardonne,
Mais chacun pour soi...
Qu'il me le pardonne ou non,
D'ailleurs, je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine :
Je suis un voyou.
Strophe 4
C'était une fille sage,
À « bouch', que veux-tu ? »
J'ai croqué dans son corsage
Les fruits défendus...
Ell' m'a dit d'un ton sévère :
« qu'est-ce que tu fais là ? »
Mais elle m'a laissé faire,
Les fill's, c'est comm' ça...
Puis j'ai déchiré sa robe,
Sans l'avoir voulu...
Le Bon Dieu me le pardonne,
Je n'y tenais plus !
Qu'il me le pardonne ou non,
D'ailleurs, je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine :
Je suis un voyou.
Strophe 5
J'ai perdu la tramontane
En perdant Margot,
Qui épousa, contre son âme,
Un triste bigot...
Elle doit avoir à l'heure,
À l'heure qu'il est,
Deux ou trois marmots qui pleurent
Pour avoir leur lait...
Et moi j'ai tété leur mère
Longtemps avant eux...
Le Bon Dieu me le pardonne,
J'étais amoureux !
Qu'il me le pardonne ou non,
D'ailleurs, je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine :
Je suis un voyou.