Analyse littéraire
Brassens construit la chanson en trois épisodes parallèles, chacun racontant un rebaptême : la presqu'île, la rue de l'hospice devenue rue Henri Barbusse, et enfin Jeanne Martin échangeant son nom contre celui d'un « béotien » dont le « blase » est « fameux dans l'épicerie ». À chaque fois revient le même refrain — « j'eus ma tristesse d'Olympio, déférence gardée envers le père Hugo » — qui retourne poliment la solennité hugolienne contre la trivialité de l'occasion : non pas la mort d'une femme aimée, mais un changement d'orthographe ou un mariage peu glorieux. Ce que le texte moque, c'est le réflexe de ceux qui « voient de l'infamie dans cette homonymie », ou qui préfèrent Henri Barbusse à l'honnête enseigne d'un hospice, comme si le nom d'une rue pouvait laver une réalité gênante. Le « j'étais pas chatouillé, j'étais pas humilié » du narrateur installe dès le départ un point de vue : il est du côté des noms simples, sans complexe ni ambition, celui qui « aimait comme un fou ce nom si commun ». La chute sur Jeanne Martin, qui « refusa pas, hélas » le nom plus reluisant, ramène l'histoire des édiles et des anciens combattants à quelque chose de plus intime et de plus douloureux, sans que Brassens force le trait — l'« hélas » répété deux fois dans la même strophe suffit.
Strophe 1
La petite presqu'île
Où jadis, bien tranquille,
Moi je suis né natif
— Soit dit sans couillonnade —
Avait le nom d'un ad-
Jectif démonstratif.
Strophe 2
Moi, personnellement
Que je meur' si je mens
Ça m'était bien égal ;
J'étais pas chatouillé,
J'étais pas humilié
Dans mon honneur local.
Strophe 3
Mais voyant d' l'infamie
Dans cette homonymie,
Des bougres s'en sont plaints
Tellement que bientôt
On a changé l'ortho-
Graph' du nom du pat'lin.
Strophe 4
Et j'eus ma première tristesse d'Olympio,
Déférence gardée envers le père Hugo.
Strophe 5
Si faire se peut
Attendez un peu,
Messieurs les édiles,
Que l'on soit passé
Pour débaptiser
Nos petites villes.
Strophe 6
La chère vieille rue
Où mon père avait cru
On-ne-peut-plus propice
D'aller construire sa
Petite maison s'a-
Ppelait rue de l'hospice.
Strophe 7
Se mettre en quête d'un
Nom d' rue plus opportun
Ne se concevait pas.
On n' pouvait trouver mieux
Vu qu'un asile de vieux
Florissait dans le bas.
Strophe 8
Les Anciens Combattants,
Tous comme un seul, sortant
De leurs vieux trous d'obus,
Firent tant qu'à la fin
La rue d' l'hospic' devint
La rue Henri Barbusse.
Strophe 9
Et j'eus ma deuxième tristesse d'Olympio,
Déférence gardée envers le père Hugo.
Strophe 10
Si faire se peut
Attendez un peu,
Héros incongrus,
Que l'on soit passé
Pour débaptiser
Nos petites rues.
Strophe 11
Moi, la première à qui
Mon cœur fut tout acquis
S'app'lait Jeanne Martin,
Patronyme qui fait
Pas tellement d'effet
Dans le Bottin mondain.
Strophe 12
Mais moi j'aimais comme un
Fou ce nom si commun,
N'en déplaise aux minus.
D'ailleurs, de parti pris,
Celle que je chéris,
S'appell' toujours Vénus.
Strophe 13
Hélas un béotien
À la place du sien
Lui proposa son blase
Fameux dans l'épicerie
Et cette renchérie
Refusa pas, hélas !
Strophe 14
Et j'eus ma troisième tristesse d'Olympio,
Déférence gardée envers le père Hugo.
Strophe 15
Si faire se peut
Attendez un peu
— Cinq minutes, non? —
Gentes fiancées,
Que l'on soit passé
Pour changer de nom.