La Ballade des cimetières

Analyse littéraire
Le refrain ramené quatre fois à la même adresse — « au cimetière du Montparnasse, à quatre pas de ma maison » — creuse l'écart entre une abondance de sépultures revendiquée avec fierté (« j'ai des tombeaux en abondance », « j'en possède au Père-Lachaise, à Bagneux, à Thiais, à Pantin ») et une absence précisément localisée que le narrateur ressent comme un affront personnel, un blason « défrisé ». Cette frustration de collectionneur, appliquée aux tombes comme à des biens immobiliers, donne son ton à l'ensemble : la mort y est traitée en affaire de patrimoine, et c'est ce décalage qui fait rire. La galerie de cimetières s'étend jusqu'en Espagne et jusqu'au « cimetière marin », mais c'est toujours sur le même manque que le texte retombe, avec une obstination comique qui finit par ressembler à une plainte. Le portrait de la famille réunie devant le château de la marquise de Carabas, chacun guettant son lot d'héritages, prolonge la satire : dans cet univers, on convoite les morts comme on convoite les meubles. La chute, où Dieu « en a marre » et mandate la Camarde, puis où des croque-morts de Chartres expédient le corps à Montmartre par erreur de livraison, bascule dans le burlesque pur — et c'est précisément ce final absurde qui désamorce toute tentation de moraliser, en rendant à la mort sa part de comédie.
Strophe 1
J'ai des tombeaux en abondance,
Des sépultur's à discrétion,
Dans tout cim'tièr' d' quelque importance
J'ai ma petite concession.
De l'humble tertre au mausolée,
Avec toujours quelqu'un dedans,
J'ai des p'tit's boss's plein les allées,
Et je suis triste, cependant...
Strophe 2
Car j' n'en ai pas, et ça m'agace,
Et ça défrise mon blason,
Au cimetièr' du Montparnasse,
À quatre pas de ma maison.
Strophe 3
J'en possède au Père-Lachaise,
À Bagneux, à Thiais, à Pantin,
Et jusque, ne vous en déplaise,
Au fond du cimetièr' marin,
À la vill' comm' à la campagne,
Partout où l'on peut faire un trou,
J'ai mêm' des tombeaux en Espagne
Qu'on me jalouse peu ou prou...
Strophe 4
Mais j' n'en ai pas la moindre trace,
Le plus humble petit soupçon,
Au cimetièr' du Montparnasse,
À quatre pas de ma maison.
Strophe 5
Le jour des morts, je cours, je vole,
Je vais infatigablement,
De nécropole en nécropole,
De pierr' tombale en monument.
On m'entrevoit sous un' couronne
D'immortelles à Champerret,
Un peu plus tard, c'est à Charonne
Qu'on m'aperçoit sous un cyprès...
Strophe 6
Mais, seul, un fourbe aura l'audace,
De dir' : " J' l'ai vu à l'horizon,
Du cimetièr' du Montparnasse,
À quatre pas de sa maison ".
Strophe 7
Devant l' château de ma grand-tante
La marquise de Carabas,
Ma saint' famille languit d'attente :
Mourra-t-elle, mourra-t-ell' pas ?
L'un veut son or, l'autre ses meubles,
Qui ses bijoux, qui ses bib'lots,
Qui ses forêts, qui ses immeubles,
Qui ses tapis, qui ses tableaux...
Strophe 8
Moi je n'implore qu'une grâce,
C'est qu'ell' pass' la morte-saison
Au cimetièr' du Montparnasse,
À quatre pas de ma maison.
Strophe 9
Ainsi chantait, la mort dans l'âme,
Un jeun' homm' de bonne tenue,
En train de ranimer la flamme
Du soldat qui lui était connu,
Or, il advint qu'le Ciel eut marr' de
L'entendre parler d' ses caveaux.
Et Dieu fit signe à la camarde
De l'expédier rue Froidevaux...
Strophe 10
Mais les croqu'-morts, qui étaient de Chartres,
Funeste erreur de livraison,
Menèr'nt sa dépouille à Montmartre,
De l'autr' côté de sa maison.
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