La Ballade des gens qui sont nés quelque part
Analyse littéraire
Le refrain — « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » — revient comme une sentence répétée à plaisir, et c'est précisément cette répétition qui fait le travail critique : elle transforme les habitants en archétype, les fixe dans leur bêtise satisfaite avant même qu'ils aient ouvert la bouche. Brassens prend soin de dresser d'abord un décor séduisant — « châteaux-forts, églises, plages » — pour mieux faire tomber le couperet : ces lieux n'ont « qu'un seul point faible, et c'est d'être habités ». La liste géographique qui s'étend ensuite, de Paris à Zanzibar en passant par Montcuq, n'est pas un tour du monde pittoresque mais une démonstration par l'absurde : peu importe l'endroit, le mécanisme est toujours le même, et personne n'y échappe. Les images du troisième couplet — les autruches qui enfouissent la tête, le « crottin » de cheval en bois dont « tout le monde » serait jaloux — poussent ce mécanisme jusqu'au grotesque, rendant les prétentions des chauvins aussi dérisoires que risibles. La dernière strophe change de registre sans perdre le fil : en s'adressant directement à Dieu pour lui reprocher d'avoir créé cette « race incongrue », Brassens glisse vers une ironie plus noire, suggérant que l'existence même de ces « jobards » constitue peut-être la preuve de l'inexistence divine — formule qui clôt la chanson sur un éclat de rire un peu grinçant.
Strophe 1
C'est vrai qu'ils sont plaisants, tous ces petits villages,
Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités
Avec leurs châteaux-forts, leurs églises, leurs plages,
Ils n'ont qu'un seul point faible, et c'est d'être habités,
Et c'est d'être habités par des gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts,
La race des chauvins des porteurs de cocardes,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Strophe 2
Maudits soient ces enfants de leur mère patrie
Empalés une fois pour tout's sur leur clocher,
Qui vous montrent leurs tours, leurs musées, leur mairie,
Vous font voir du pays natal jusqu'à loucher.
Qu'ils sortent de Paris ou de Rome ou de Sète
Ou du Diable Vauvert ou bien de Zanzibar,
Ou même de Montcuq, il s'en flattent, mazette,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Strophe 3
Le sable dans lequel, douillettes, leurs autruches
Enfouissent la tête, on trouve pas plus fin ;
Quant à l'air qu'ils emploient pour gonfler leurs baudruches,
Leurs bulles de savon, c'est du souffle divin.
Et petit à petit, les voilà qui se montent
Le cou jusqu'à penser que le crottin fait par
Leurs chevaux, même en bois, rend jaloux tout le monde,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Strophe 4
C'est pas un lieu commun celui de leur naissance,
Ils plaignent de tout cœur les pauvres malchanceux,
Les petits maladroits qui n'eur'nt pas la présence,
La présence d'esprit de voir le jour chez eux.
Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire,
Contre les étrangers tous plus ou moins barbares,
Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Strophe 5
Mon Dieu, qu'il ferait bon sur la terre des hommes
Si l'on n'y rencontrait cette race incongrue,
Cette race importune et qui partout foisonne :
La race des gens du terroir, des gens du cru.
Que la vie serait belle en toutes circonstances
Si vous n'aviez tiré du néant ces jobards,
Preuve peut-être bien de votre inexistence :
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.