La Cane de Jeanne
Analyse littéraire
L'auberge de Jeanne s'ouvre d'emblée sur une définition en creux : elle accueille « les gens sans feu ni lieu », ceux que les autres portes rejettent, et l'on y entre « sans frapper, sans montrer patte blanche » — deux formules qui disent moins la générosité que l'absence d'obstacle, une hospitalité qui fonctionne par soustraction de toute contrainte. Ce que Brassens construit ensuite, strophe après strophe, c'est le portrait d'une économie alternative : la table est « pauvre » et « mal servie », mais le pain « ressemble à du gâteau » et l'eau « à du vin », non par miracle matériel, mais « par la façon qu'elle le donne » — c'est la manière qui transforme, pas la substance. Le paiement suit la même logique : un baiser sur les cheveux blancs, un accord de guitare approximatif, « l'adresse d'un chien tout crotté comm' pourboire » — des prix « mirobolants » dont l'humour tient précisément à leur dérisoire, et qui disent que Jeanne ne tient pas les comptes. La dernière strophe bascule avec une désinvolture assumée : Jeanne « ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon » de n'avoir pas d'enfant biologique, puisqu'elle est déjà « mère universelle » de tous les enfants « de la terre, de la mer et du ciel » — un élargissement qui n'a rien de solennel sous la plume de Brassens, mais qui donne à cette femme ordinaire une ampleur discrète et souriante.
Strophe 1
Chez Jeanne, la Jeanne,
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu,
On pourrait l'appeler l'auberge de Bon Dieu
S'il n'en existait déjà une,
La dernière où l'on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche...
Strophe 2
Chez Jeanne, la Jeanne,
On est n'importe qui, on vient n'importe quand,
Et, comme par miracle, par enchantement,
On fait partie de la famille,
Dans son cœur, en s'poussant un peu,
Reste encore une petite place...
Strophe 3
La Jeanne, la Jeanne,
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie,
Mais le peu qu'on y trouve assouvit pour la vie,
Par la façon qu'elle le donne,
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comm' deux gouttes d'eau...
Strophe 4
La Jeanne, la Jeanne,
On la paie quand on peut des prix mirobolants :
Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs,
Un semblant d'accord de guitare,
L'adresse d'un chat échaudé
Ou d'un chien tout crotté comm' pourboire...
Strophe 5
La Jeanne, la Jeanne,
Dans ses ros's et ses choux n'a pas trouvé d'enfant
Qu'on aime et qu'on défend contre les quatre vents,
Et qu'on accroche à son corsage,
Et qu'on arrose avec son lait...
D'autres qu'elle en seraient tout's chagrines...
Strophe 6
Mais Jeanne, la Jeanne,
Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon
Être mère de trois poulpiquets, à quoi bon ?
Quand elle est mère universelle,
Quand tous les enfants de la terre,
De la mer et du ciel sont à elle...