La collision

Analyse littéraire
Dès le premier couplet, Brassens installe une symétrie parfaite : « la moitié des gens de Beaucaire » suit le convoi nuptial, l'autre moitié suit le char funèbre, au même endroit, à la même heure — et c'est précisément cette coïncidence mécanique qui rend la collision à la fois inévitable et comique. Chaque conducteur, « croyant que c'est à lui de passer », agit en représentant de son camp sans même apercevoir l'autre, et ce parallélisme répété de couplet en couplet transforme la chanson en une mécanique burlesque où les rites se percutent faute de se voir. Le registre populaire et les formulations crues — « déflorer », « viol'ra ton entrée des artistes », « rosser les cognes » — ne signalent aucune profondeur cachée : ils servent à pousser la farce jusqu'à la limite, en faisant des veuves et des témoins des personnages aussi obstinés et ridicules que leurs chauffeurs. L'escalade culmine quand la veuve attache le maréchal des logis et lui fait crier « Mort aux vaches, mort aux lois, vive l'anarchie ! » — moment où le chaos atteint un tel degré que même les gendarmes, censés rétablir l'ordre, deviennent les jouets de la bagarre générale, confirmant le constat narquois que « dès qu'il s'agit d'rosser les cognes, tout le monde se met d'accord ». Ce qui fait la réussite de la chute, c'est que c'est le mort lui-même qui remet tout le monde à l'ordre — « avant d'fair' de nouveaux cadavres, on enterr' ceux qui l'sont déjà » — retournant l'absurde contre ceux qui le produisent, avec une autorité d'autant plus drôle qu'elle vient de la seule voix qui n'avait aucune raison de se faire entendre.
Strophe 1
La moitié des gens de Beaucaire,
Fidèle au cérémonial,
Suivait jusqu'auprès du vicaire
Un convoi matrimonial.
Le même jour, à la même heure,
L'autre moitié des gens du lieu
Menait à sa dernière demeure
Un macchabée très précieux.
Strophe 2
Comme il roulait dans les ténèbres
Le ciel étant tout encrassé
Le conducteur du char funèbre
Crut qu'c'était à lui de passer.
Par malheur, pour les mêmes causes,
L'conducteur du char conjugal
Crut justement la même chose :
La collision était fatale.
Strophe 3
Au maximum de la dispute,
Les témoins des jeunes époux,
Secourur'nt leur chauffeur en butte
À cette avalanche de boue.
Les teneurs des cordons du poêle
— On n'leur en demandait pas moins —
Prouvèr'nt qu'ils avaient de la moëlle
En bondissant sur les témoins.
Strophe 4
Frémissante, la jeune veuve
Disait à l'épouse effarée :
"C'est par un de mes terre-neuve
Que nous te ferons déflorer.
— Mon pal'frenier non-conformiste,
Répond l'autre du tac au tac,
Viol'ra ton entrée des artistes
Si par miracle elle est intacte".
Strophe 5
À pied, à cheval, en voiture
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent, pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée.
Or à Beaucaire, ou à Boulogne,
À Montmartre, à Chandernagor,
Dès qu'il s'agit d'rosser les cognes
Tout le monde se met d'accord.
Strophe 6
L'une d'elles, la veuve, attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier : "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie !"
Il va de soi que les gendarmes
À la longue auraient succombé
Mais le formidable vacarme
Ôta l'sommeil au macchabée.
Strophe 7
Il dit : "Vos procédés me navrent
Vous vous conduisez en goujats ;
Avant d'fair' de nouveaux cadavres
On enterr' ceux qui l'sont déjà."
Alors la moitié de Beaucaire
Conduisit le mort dans son trou ;
L'autre moitié jusqu'au vicaire
Accompagna les deux époux.
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