La Complainte des filles de joie
Analyse littéraire
Le titre lui-même contient le premier retournement : appeler ces femmes « filles de joie », c'est précisément ce que font « ces vaches de bourgeois », et Brassens commence par leur coller l'étiquette pour mieux en montrer l'imposture. Ce qui suit est une accumulation méthodique de fatigues concrètes — les cors, les œils-de-perdrix, les grolles usées, les clients qui « se trempent jamais dans l'eau » — qui fait basculer le mot « joie » dans l'absurde avant même qu'on ait atteint le milieu de la chanson. Le refrain « parole, parole », répété à l'identique après chaque couplet, n'est pas un commentaire philosophique sur le langage : c'est une ponctuation ironique qui signale que les mots du titre sonnent creux face aux corps qui arpentent les trottoirs. La progression culminant dans « bousculées par les flics, menacées de la vérole » referme méthodiquement toutes les échappatoires, sociales, institutionnelles, sanitaires, avant que la dernière strophe ne retourne brusquement le mépris vers celui qui rigole : « il s'en fallait de peu, mon cher, que cette putain ne fût ta mère ». Ce coup final n'est pas une leçon morale, c'est une gifle ciblée, adressée à un auditeur précis, qui transforme le contempteur en fils potentiel de celle qu'il méprise.
Strophe 1
Bien que ces vaches de bourgeois
Les appell'nt des filles de joie
C'est pas tous les jours qu'ell's rigolent,
Parole, parole,
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent.
Strophe 2
Car, même avec des pieds de grues,
Fair' les cent pas le long des rues
C'est fatigant pour les guibolles,
Parole, parole,
C'est fatigant pour les guibolles.
Strophe 3
Non seulement ell's ont des cors,
Des œils-de-perdrix, mais encor
C'est fou ce qu'ell's usent de grolles,
Parole, parole,
C'est fou ce qu'ell's usent de grolles.
Strophe 4
Y'a des clients, y'a des salauds
Qui se trempent jamais dans l'eau
Faut pourtant qu'elles les cajolent,
Parole, parole,
Faut pourtant qu'elles les cajolent.
Strophe 5
Qu'ell's leur fassent la courte échelle
Pour monter au septième ciel
Les sous, croyez pas qu'ell's les volent,
Parole, parole,
Les sous, croyez pas qu'ell's les volent.
Strophe 6
Ell's sont méprisées du public,
Ell's sont bousculées par les flics,
Et menacées de la vérole,
Parole, parole,
Et menacées de la vérole.
Strophe 7
Bien qu' tout' la vie ell's fass'nt l'amour,
Qu'ell's se marient vingt fois par jour,
La noce est jamais pour leur fiole,
Parole, parole,
La noce est jamais pour leur fiole.
Strophe 8
Fils de pécore et de minus,
Ris pas de la pauvre Vénus,
La pauvre vieille casserole,
Parole, parole,
La pauvre vieille casserole.
Strophe 9
Il s'en fallait de peu, mon cher,
Que cett' putain ne fût ta mère,
Cette putain dont tu rigoles,
Parole, parole,
Cette putain dont tu rigoles.