La Femme d'Hector
Analyse littéraire
La chanson repose sur un dispositif simple et redoutablement efficace : une question ouverte par couplet, une liste d'exclusions qui s'allonge au fil du refrain, et une chute identique qui fait tomber le même nom comme une évidence. Les prénoms masculins — Bertrand, Gontrand, Pamphile, Firmin — ne désignent personne en particulier : leur accumulation burlesque suffit à signaler que leurs femmes respectives ne sont pas à la hauteur, sans qu'on sache pourquoi, et c'est précisément ce flou qui rend la mécanique comique. Ce que la femme d'Hector fait, elle, est en revanche très concret : elle raccommode les chaussettes, attend devant la prison, remue tout Paris pour des funérailles décentes, saute au cou des amis en manque d'amour — autant de gestes modestes que Brassens traite avec une tendresse légèrement absurde, entre la « divine cousette » qui brode des arcs-en-ciel et la fidélité canine du chien à l'arrêt. La dernière strophe change de registre : l'adresse devient directe, les « pourceaux », « balourds » et « pimbêches » sont convoqués pour mieux les congédier, et la chanson se referme sur une dédicace exclusive — non pas une leçon, mais un geste d'amitié chantée à une seule personne.
Strophe 1
En notre tour de Babel
Laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi
Les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou
La p'tite sœur des pauvres de nous,
Dans le guignon toujours présente
Quelle est cette fée bienfaisante ?
Strophe 2
C'est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontrand
Pas la femme de Pamphile,
C'est pas la femme de Firmin
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor
Non, c'est la femme d'Hector !
Strophe 3
Comme nous dansons devant
Le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou
Les bas criblés de trous...
Qui raccommode ces malheurs
De fils de toutes les couleurs,
Qui brode, divine cousette,
Des arcs-en-ciel à nos chaussettes ?
Strophe 4
C'est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontrand
Pas la femme de Pamphile,
C'est pas la femme de Firmin
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor
Non, c'est la femme d'Hector !
Strophe 5
Quand on nous prend la main sac-
Ré Bon Dieu dans un sac,
Et qu'on nous envoie planter
Des choux à la Santé,
Quelle est cell' qui, prenant modèle
Sur les vertus des chiens fidèles,
Reste à l'arrêt devant la porte
En attendant qu'on en ressorte ?
Strophe 6
C'est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontrand
Pas la femme de Pamphile,
C'est pas la femme de Firmin
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor
Non, c'est la femme d'Hector !
Strophe 7
Et quand l'un d'entre nous meurt,
Qu'on nous met en demeure
De débarrasser l'hôtel
De ses restes mortels,
Quelle est cell' qui r'mue tout Paris
Pour qu'on lui fasse, au plus bas prix,
Des funérailles gigantesques,
Pas nationales, non, mais presque ?
Strophe 8
C'est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontrand
Pas la femme de Pamphile,
C'est pas la femme de Firmin
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor
Non, c'est la femme d'Hector !
Strophe 9
Et quand vient le mois de mai,
Le joli temps d'aimer,
Que sans écho, dans les cours,
Nous hurlons à l'amour,
Quelle est cell' qui nous plaint beaucoup,
Quelle est cell' qui nous saute au cou,
Qui nous dispense sa tendresse,
Toutes ses économies d'caresses ?
Strophe 10
C'est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontrand
Pas la femme de Pamphile,
C'est pas la femme de Firmin
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor
Non, c'est la femme d'Hector !
Strophe 11
Ne jetons pas les morceaux
De nos cœurs aux pourceaux,
Perdons pas notre latin
Au profit des pantins,
Chantons pas la langue des dieux
Pour les balourds, les fess'-mathieux,
Les paltoquets, ni les bobèches
Les foutriquets, ni les pimbêches,
Strophe 12
Ni pour la femme de Bertrand
Pour la femme de Gontrand
Pour la femme de Pamphile,
Ni pour la femme de Firmin
Pour la femme de Germain
Pour celle de Benjamin,
Ni pour la femme d'Honoré
La femme de Désiré
La femme de Théophile,
Encore moins pour la femme de Nestor
Mais pour la femme d'Hector !