La Fessée

Analyse littéraire
Brassens installe d'emblée un décor de deuil sans équivoque — chapelle ardente, veuve éplorée, ami mort — puis le vide méthodiquement de sa gravité : les bons mots remplacent les larmes, le champagne succède aux condoléances, et la veuve qui « se tient les côtes » dans la même pièce que le défunt dit à elle seule le tour de force comique de la chanson. Ce glissement ne se fait pas par effraction mais par petites étapes complices, chaque strophe ajoutant une couche de familiarité — la pipe, le souper, les genoux — jusqu'à ce que le cadre funèbre soit devenu, presque sans qu'on s'en aperçoive, un cadre de séduction. La fessée elle-même, présentée comme un « devoir » accompli « les yeux fermés », est une pirouette : le narrateur se drape dans l'indignation morale pour mieux cacher — ou avouer — que l'offense du tablier de sapeur n'était qu'un prétexte rêvé. Ce qui achève de faire basculer la chanson, c'est la chute sur la « fêlure congénitale » et le refrain répété, où la veuve reprend la main avec un aplomb désarmant : c'est elle, finalement, qui mène la danse, et la « main vengeresse » qui se pose en caresse signe la capitulation souriante du narrateur.
Strophe 1
La veuve et l'orphelin, quoi de plus émouvant ?
Un vieux copain d'école étant mort sans enfants,
Abandonnant au monde une épouse épatante,
J'allai rendre visite à la désespérée.
Et puis, ne sachant plus où finir ma soirée,
Je lui tins compagnie dans la chapelle ardente.
Strophe 2
Pour endiguer ses pleurs, pour apaiser ses maux,
Je me mis à blaguer, à sortir des bons mots,
Tous les moyens sont bons au médecin de l'âme...
Bientôt, par la vertu de quelques facéties,
La veuve se tenait les côtes, Dieu merci !
Ainsi que des bossus, tous deux nous rigolâmes.
Strophe 3
Ma pipe dépassait un peu de mon veston.
Aimable, elle m'encouragea : "Bourrez-la donc,
Qu'aucun impératif moral ne vous arrête,
Si mon pauvre mari détestait le tabac,
Maintenant la fumée ne le dérange pas !
Mais où diantre ai-je mis mon porte-cigarettes ?"
Strophe 4
À minuit, d'une voix douce de séraphin,
Elle me demanda si je n'avais pas faim.
"Ça le ferait-il revenir, ajouta-t-elle,
De pousser la piété jusqu'à l'inanition
Que diriez-vous d'une frugale collation ?"
Et nous fîmes un petit souper aux chandelles.
Strophe 5
"Regardez s'il est beau ! Dirait-on point qu'il dort ?
Ce n'est certes pas lui qui me donnerait tort
De noyer mon chagrin dans un flot de champagne."
Quand nous eûmes vidé le deuxième magnum,
La veuve était émue, nom d'un petit bonhomme!
Et son esprit se mit à battre la campagne...
Strophe 6
"Mon dieu, ce que c'est tout de même que de nous !"
Soupira-t-elle, en s'asseyant sur mes genoux.
Et puis, ayant collé sa lèvre sur ma lèvre,
"Me voilà rassurée, fit-elle, j'avais peur
Que, sous votre moustache en tablier d' sapeur,
Vous ne cachiez coquettement un bec-de-lièvre..."
Strophe 7
Un tablier d' sapeur, ma moustache, pensez !
Cette comparaison méritait la fessée.
Retroussant l'insolente avec nulle tendresse,
Conscient d'accomplir, somme toute, un devoir,
Mais en fermant les yeux pour ne pas trop en voir,
Paf ! J'abattis sur elle une main vengeresse !
Strophe 8
"Aïe ! Vous m'avez fêlé le postérieur en deux !"
Se plaignit-elle, et je baissai le front, piteux,
Craignant avoir frappé de façon trop brutale.
Mais j'appris par la suite, et j'en fus bien content,
Que cet état de chos's durait depuis longtemps :
Menteuse ! La fêlure était congénitale.
Strophe 9
Quand je levai la main pour la deuxième fois,
Le cœur n'y était plus, j'avais perdu la foi,
Surtout qu'elle s'était enquise, la bougresse :
"Avez-vous remarqué que j'avais un beau cul ?"
Et ma main vengeresse est retombée, vaincue,
Et le troisième coup ne fut qu'une caresse...
Strophe 10
"Avez-vous remarqué que j'avais un beau cul ? "
Et ma main vengeresse est retombée, vaincue,
Et le troisième coup ne fut qu'une caresse...
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