La File indienne
Au-delà des quatorze · 1952-1955
Analyse littéraire
Le refrain — « tortillant de la croupe et claquetant de la semelle » — revient à chaque couplet comme un mécanisme de pendule, imposant à tous les personnages le même balancement sans égard pour leur rang ou leur intention : le caniche, la midinette, le jaloux, le mari aux pieds plats, le dur balafré et le flic marchent tous au même pas, indifférenciés par le rythme. Cette mécanique est aussi la structure dramatique de la chanson : chaque couplet ajoute un personnage à la file, chacun poursuivant le précédent pour une raison différente — désir, jalousie, cupidité, devoir — mais tous absorbés dans le même mouvement répétitif. Le registre populaire y contribue pleinement : « loustic », « trottin », « dur balafré », « tambour-major des cocus » sont des mots qui sonnent juste sur le pavé du boulevard de Sébastopol, et qui maintiennent la scène dans une légèreté de vaudeville même quand le couteau entre en jeu. C'est précisément ce décalage qui fait l'effet comique et grinçant de la chanson : la violence finale — le flic poignardé « à la joie du public » — est annoncée avec la même désinvolture rythmique que la promenade du caniche. Le dernier couplet referme la boucle avec une logique impeccable : tous reprennent la file, cette fois pour l'enterrement du flic, comme si la mort elle-même n'était qu'une nouvelle occasion de défiler en rang.
Strophe 1
Un chien caniche à l'œil coquin,
Qui venait de chez son béguin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Descendait, en s' poussant du col,
Le boul'vard de Sébastopol,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 2
Une midinette en repos,
Se plut à suivre le cabot,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Sans voir que son corps magnétique
Entraînait un jeune loustic,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 3
Or, l'amante de celui-ci
Jalouse le suivait aussi,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Et l' vieux mari de celle-là,
La talonnait de ses pieds plats,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 4
Un dur balafré courait sus
Au vieux qu'il prenait pour Crésus,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Et derrièr' le dur balafré
Marchait un flic à pas feutrés,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 5
Et tous, cabot, trottin, loustic,
Épouse, époux, et dur et flic,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Descendaient à la queue leu leu
Le long boul'vard si populeux,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 6
Voilà que l'animal, soudain,
Profane les pieds du trottin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Furieus' ell' flanque avec ferveur
Un' pair' de gifles à son suiveur,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 7
Celui-ci la tête à l'envers
Voit la jalous' l'œil grand ouvert,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Et l'abreuv' d'injur's bien senties,
Que j'vous dirai à la sortie,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 8
Derrièr' arrivait le mari,
Ce fut à lui qu'elle s'en prit,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
En le traitant d'un' voix aiguë
De tambour-major des cocus.
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 9
Le mari rebroussant chemin
Voit le dur et lui dit :"Gamin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
C'est trop tard pour me détrousser,
Ma femme vous a devancé,"
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 10
Le dur vexé de fair' chou blanc
Dégaine un couteau rutilant,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Qu'il plante à la joie du public,
À travers la carcass' du flic,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Strophe 11
Et tous, bandit, couple, loustic,
Trottin, cabot, tous, sauf le flic,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Suivirent, à la queue leu leu,
L'enterrement du flic parbleu,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.