La Fille à cent sous

Analyse littéraire
Le narrateur se présente d'emblée par trois adjectifs foudroyants — « ivrogne, immonde, infâme » — qui établissent non pas une posture de victime mais une autodérision franche, presque jouissive, depuis les profondeurs du « troisième dessous ». L'achat de la femme pour « une pièc' de cent sous » place la chanson dans un registre volontairement trivial, celui de la misère crapuleuse où tout se monnaye, mais Brassens fait pivoter la scène au moment précis où le narrateur, déçu par la maigreur du corps acheté, renvoie la marchandise — et où Ninette répond « C'est vous que je préfère ». Ce renversement discret déplace tout le pouvoir : c'est elle qui choisit, lui qui cède. Le dialogue sur la maigreur — « trop maigrelette », « pas bien gross' », « lui compter les côtes » — est le moment concret où la tendresse s'installe malgré lui, presque à son insu. La chute, « m'est entré dans le cœur et n'en sortirait plus pour toute une fortune », retourne le calcul initial avec une économie parfaite : la femme que « même pour une thune » il n'avait pas voulue vaut désormais une fortune entière. Le refrain final, identique au premier, referme la chanson sur son point de départ sans rien résoudre — comme si la misère continuait, et que seul l'amour, en passant, avait changé quelque chose en douce.
Strophe 1
Du temps que je vivais dans le troisièm' dessous,
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre un' pièc' de cent sous
M'avait vendu sa femme.
Strophe 2
Quand je l'eus mise au lit, quand j'voulus l'étrenner,
Quand j'fis voler sa jupe,
Il m'apparut alors qu'j'avais été berné
Dans un marché de dupe.
Strophe 3
"Remball' tes os, ma mie, et garde tes appas,
Tu es bien trop maigrelette,
Je suis un bon vivant, ça n'me concerne pas
D'étreindre des squelettes.
Strophe 4
Retourne à ton mari, qu'il garde les cent sous
J'n'en fais pas une affaire."
Mais ell' me répondit, le regard en dessous :
"C'est vous que je préfère...
Strophe 5
J'suis pas bien gross', fit-ell', d'une voix qui se noue
Mais ce n'est pas ma faute..."
Alors, moi, tout ému, j'la pris sur mes genoux
Pour lui compter les côtes.
Strophe 6
"Toi qu'j'ai payée cent sous, dis-moi quel est ton nom
Ton p'tit nom de baptême ?
- Je m'appelle Ninette. - Eh bien, pauvre Ninon
Console-toi, je t'aime."
Strophe 7
Et ce brave sac d'os dont j'n'avais pas voulu
Même pour une thune,
M'est entré dans le cœur et n'en sortirait plus
Pour toute une fortune.
Strophe 8
Du temps que je vivais dans le troisièm' dessous,
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre un' pièc' de cent sous
M'avait vendu sa femme.
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