La Guerre de 14-18

La Guerre de 14-18
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Analyse littéraire
Le refrain martelé — « moi, mon colon, cell' que j' préfère, c'est la guerr' de quatorz'-dix-huit » — est le moteur de toute la chanson : répété six fois dans un registre argotique et familier, il fait semblant d'établir un palmarès des guerres comme on classerait des millésimes, ce qui suffit à rendre le propos immédiatement absurde. Brassens convoque les figures convenues de la bravoure militaire — les guerriers de Sparte, les grognards de Bonaparte, Homère — non pour les démolir, mais pour jouer le jeu de leur grandeur avant de les congédier poliment : « au garde-à-vous, j' les félicite », dit-il, avec la politesse cérémonieuse d'un jury qui remet un prix de consolation. La guerre de 1940, elle, n'obtient qu'un « premier accessit » et celle de 1914 le titre suprême, précisément parce qu'elle fut « longue et massacrante » — le mot est lâché sans emphase, coincé entre deux formules de concours scolaire, et c'est là que le ton fait son effet. Le « colon » qui revient en ponctuation n'est pas simplement argotique : c'est l'apostrophe du troupier qui parle à son supérieur, ce qui donne au narrateur la posture d'un soldat de base commentant l'œuvre de ses chefs avec une déférence ostensiblement fausse. Toute la chanson tient dans cet écart entre la légèreté du langage et ce qu'il désigne — non pour délivrer une leçon, mais pour rendre le sujet proprement insoutenable à force de bonne humeur.
Strophe 1
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et un' guerr's notoires,
Si j'étais t'nu de faire un choix,
À l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, cell' que j' préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !"
Strophe 2
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contraire, je la révère
Et lui donne un satisfecit
Mais, mon colon, cell' que j' préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Strophe 3
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j' les félicite,
Mais, mon colon, celle que j' préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Strophe 4
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que j' préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Strophe 5
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises,
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que j' préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Strophe 6
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant je persévère
À dir' que ma guerr' favorite,
Cell', mon colon, que j' voudrais faire,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
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