La Légende de la nonne

Victor Hugo
La Légende de la nonne
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Analyse littéraire
Brassens ouvre ce récit comme un conteur de place publique — « Venez, vous dont l'œil étincelle », « Approchez » — et installe d'emblée une distance ludique entre le narrateur et son auditoire, celle du bonimenteur qui promet une histoire édifiante tout en la savourant d'avance. Le refrain « Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers » joue précisément sur cette distance : adressé à des enfants à qui l'on détourne les yeux, il revient ponctuer chaque épisode de la légende comme si le récit lui-même était trop sulfureux pour être regardé en face, ce qui est exactement l'inverse de ce qu'il fait. La chasteté de Padilla est présentée avec une ironie douce mais perceptible — « comme si, quand on n'est pas laide, on avait droit d'épouser Dieu » — et sa chute est rendue plus savoureuse encore par le portrait du brigand, « laid », à la « main plus rude que le gant », que la nonne aime néanmoins, au grand dam de toute logique romanesque. La foudre divine qui interrompt le rendez-vous nocturne est convoquée sans détour — « Dieu voulut que ses coups frappassent les amants par Satan liés » — mais le ton reste celui de la chronique qui rapporte les faits avec un sérieux de façade, et c'est là que réside l'essentiel : la morale finale, prudemment attribuée à Saint Ildefonse, est trop bien ficelée, trop institutionnelle, pour ne pas sentir la parodie.
Strophe 1
Venez, vous dont l'oeil étincelle,
Pour entendre une histoire encor,
Approchez, je vous dirai celle
De Doña Padilla del Flor.
Elle était d'Alanje, où s'entassent
Les collines et les halliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 2
Il est des filles à Grenade,
Il en est à Séville aussi,
Qui, pour la moindre sérénade,
À l'amour demandent merci;
Il en est que parfois embrassent,
Le soir, de hardis cavaliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 3
Ce n'est pas sur ce ton frivole
Qu'il faut parler de Padilla,
Car jamais prunelle espagnole
D'un feu plus chaste ne brilla;
Elle fuyait ceux qui pourchassent
Les filles sous les peupliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 4
Elle prit le voile à Tolède,
Au grand soupir des gens du lieu,
Comme si, quand on n'est pas laide,
On avait droit d'épouser Dieu.
Peu s'en fallut que ne pleurassent
Les soudards et les écoliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 5
Or, la belle à peine cloîtrée,
Amour en son coeur s'installa.
Un fier brigand de la contrée
Vint alors et dit : "Me voilà !"
Quelquefois les brigands surpassent
En audace les chevaliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 6
Il était laid: les traits austères,
La main plus rude que le gant ;
Mais l'amour a bien des mystères,
Et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des sangliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 7
La nonne osa, dit la chronique,
Au brigand par l'enfer conduit,
Aux pieds de Sainte Véronique
Donner un rendez-vous la nuit,
À l'heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l'ombre par milliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 8
Or quand, dans la nef descendue,
La nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue,
C'est la foudre qui répondit.
Dieu voulut que ses coups frappassent
Les amants par Satan liés.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
Strophe 9
Cette histoire de la novice,
Saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice
Les vierges qui font leur salut,
Les prieures la racontassent
Dans tous les couvents réguliers.
Enfants, voici des boeufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers.
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