Analyse littéraire
Chaque couplet construit un portrait défini par un excès — la négligence vestimentaire, l'ivrognerie, le pelotage compulsif, la grossièreté — avant de lui faire obtenir, par un coup du sort absurde, une décoration qu'il n'a pas cherchée. Le mécanisme se répète à l'identique : l'acte méritoire est toujours involontaire ou détourné — on conquiert un oriflamme en s'en servant de « liquette », on éteint un incendie « en pissotant dessus », on sauve une femme qu'on voulait simplement peloter — et la récompense, loin d'élever le récipiendaire, l'ampute de ce qu'il était. Le refrain « La Légion d'Honneur ça pardonne pas », répété comme une sentence sans appel, ne sonne pas comme une leçon morale mais comme une plainte comique : la décoration est moins un honneur qu'une condamnation à la respectabilité. Brassens pousse le trait jusqu'à se glisser lui-même dans le dernier couplet — « un brave auteur de chansons malotru » dont la muse « d'un derrière distrait » pond par accident une chanson sans gros mots — transformant la satire en autodérision et signant ainsi sa chanson de l'intérieur.
Strophe 1
Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Il les considérait avec dédain,
Faisant peu cas de l'élégance il s'ha-
Billait toujours au décrochez-moi-ça.
Au combat, pour s'en servir de liquette,
Sous un déluge d'obus, de roquettes,
Il conquit un oriflamme teuton.
Cet acte lui valut le Grand Cordon.
Mais il perdit le privilège de
S'aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal, saperlipopette,
D'avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur la salopette.
La Légion d'Honneur ça pardonne pas.
Strophe 2
L'âme du bon feu Maistre Jehan Cotart
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l'empêcher de boire un pot
C'était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d'intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d'incendie.
On lui flanqua le Mérite, pardi !
Depuis que n'est plus vierge son revers,
Il s'interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d' se rendre dans les vignes,
Dites du Seigneur, faire des faux pas
Quand on est marqué du fatal insigne.
La Légion d'Honneur ça pardonne pas.
Strophe 3
Grand peloteur de fesses convaincu,
Passé maître en l'art de la main au cul,
Son dada c'était que la femme eut le
Bas de son dos tout parsemé de bleus.
En vue de la palper d'un geste obscène,
Il a plongé pour sauver de la Seine
Une donzelle en train de se noyer,
Dame ! aussi sec on vous l'a médaillé.
Ce petit hochet à la boutonnière
Vous le condamne à de bonnes manières.
Car ça la fout mal avec la rosette,
De tâter, flatter, des filles les appas.
La louche au valseur : pas de ça Lisette !
La Légion d'Honneur ça pardonne pas.
Strophe 4
Un brave auteur de chansons malotru
Avait une tendance à parler cru,
Bordel de Dieu, con, pute, et cætera
Ornaient ses moindres tradéridéras.
Sa muse un soir d'un derrière distrait
Pondit, elle ne le fit pas exprès,
Une rengaine sans gros mots dedans,
On vous le chamarra tambour battant.
Et maintenant qu'il porte cette Croix,
Proférer "Merde", il n'en a plus le droit.
Car ça la fout mal de mettre à ses lèvres
De Grand Commandeur des termes trop bas,
D' chanter l' Grand Vicaire et les Trois Orfèvres.
La Légion d'Honneur ça pardonne pas.