La Maîtresse d'école

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Brassens construit la mécanique comique de cette chanson sur un principe simple mais efficace : l'absurdité de la récompense — « un baiser sur la bouche, enfin bref, un patin » — suffit à transformer des « paresseux, lève-nez, cancres, crétins crasseux » en « prix d'excellence ex-aequo ». Le recours au mot « ex-aequo », répété deux fois à des moments symétriques de la chanson, est particulièrement savoureux : il souligne d'abord le triomphe collectif, puis la chute collective, comme si la médiocrité et le mérite étaient également contagieux selon le régime en vigueur. Le « recteur d'académie », qualifié sans détour d'« imbécile », incarne la norme qui expulse ce qui fonctionne précisément parce que ça fonctionne trop bien et pas selon les règles — ce qui est le ressort central de la satire. Le retour du refrain final, avec son « hélas » et son temps « éphémère », referme la chanson sur une nostalgie bon enfant, légère mais sincère, qui donne à cette fantaisie scolaire sa couleur particulière : celle d'un souvenir qu'on chérit d'autant plus qu'on sait qu'il n'aurait jamais pu durer.
Strophe 1
À l'école où nous avons appris l' A B C
La maîtresse avait des méthodes avancées.
Comme il fut doux le temps, bien éphémère, hélas !
Où cette bonne fée régna sur notre classe,
Régna sur notre classe.
Strophe 2
Avant elle, nous étions tous des paresseux,
Des lève-nez, des cancres, des crétins crasseux.
En travaillant exclusivement que pour nous,
Les marchands d'bonnets d'âne étaient sur les genoux,
Étaient sur les genoux.
Strophe 3
La maîtresse avait des méthodes avancées :
Au premier de la class' ell' promit un baiser,
Un baiser pour de bon, un baiser libertin,
Un baiser sur la bouche, enfin bref, un patin,
Enfin bref, un patin.
Strophe 4
Aux pupitres alors, quelque chose changea,
L'école buissonnière eut plus jamais un chat,
Et les pauvres marchands de bonnets d'âne, crac !
Connurent tout à coup la faillite, le krach,
La faillite, le krach.
Strophe 5
Lorsque le proviseur, à la fin de l'année,
Nous lut les résultats, il fut bien étonné.
La maîtresse, ell', rougit comme un coquelicot,
Car nous étions tous prix d'excellence ex-aequo,
D'excellence ex-aequo.
Strophe 6
À la récréation, la bonne fée se mit
En devoir de tenir ce qu'elle avait promis.
Et comme elle embrassa quarante lauréats,
Jusqu'à une heure indue la séance dura,
La séance dura.
Strophe 7
Ce système bien sûr ne fut jamais admis
Par l'imbécile alors recteur d'académie.
De l'école, en dépit de son beau palmarès,
On chassa pour toujours notre chère maîtresse,
Notre chère maîtresse.
Strophe 8
Le cancre fit alors sa réapparition,
Le fort en thème est redevenu l'exception.
À la fin de l'année suivante, quel fiasco !
Nous étions tous derniers de la classe ex-aequo,
De la classe ex-aequo !
Strophe 9
À l'école où nous avons appris l' A B C
La maîtresse avait des méthodes avancées.
Comme il fut doux le temps bien éphémère, hélas !
Où cette bonne fée régna sur notre classe,
Régna sur notre classe.
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