La Mauvaise Réputation

La Mauvaise Réputation
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Analyse littéraire
Le refrain — « les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux » — revient inchangé après chaque couplet, moins comme un ornement musical que comme une sentence que la communauté se répète à elle-même pour justifier sa propre étroitesse. Face à cette pression collective, le narrateur oppose toujours la même formule désarmante : « je ne fais pourtant de tort à personne », qui ne réclame rien, ne proteste pas, mais rend le jugement des braves gens d'autant plus absurde. Les situations que Brassens accumule — rester au lit le 14 juillet, faire trébucher un cul-terreux pour laisser filer un voleur de pommes — ne sont pas des actes héroïques mais des gestes délibérément minuscules, ce qui rend la réaction collective, du doigt montré à la menace de la corde, franchement disproportionnée. La chute finale est la plus nette : « tout le monde viendra me voir pendu » est l'aboutissement logique d'une mécanique sociale qui, depuis le premier couplet, transformait l'indifférence en crime. Quant aux muets, manchots, culs-de-jatte et aveugles convoqués en clausule de chaque strophe, ils ne symbolisent pas une solidarité entre marginaux — ils sont simplement, par leur infirmité, dans l'impossibilité matérielle de participer au lynchage, ce qui dit beaucoup sur ceux qui, eux, en sont capables.
Strophe 1
Au village, sans prétention,
J´ai mauvaise réputation.
Qu´je m´démène ou qu´je reste coi
Je pass´ pour un je-ne-sais-quoi !
Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant mon ch'min de petit bonhomme.
Mais les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Non les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Tout le monde médit de moi,
Sauf les muets, ça va de soi.
Strophe 2
Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n´écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Non les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Tout le monde me montre au doigt
Sauf les manchots, ça va de soi.
Strophe 3
Quand j´croise un voleur malchanceux,
Poursuivi par un cul-terreux,
J´lance la patte et pourquoi le taire,
Le cul-terreux s´retrouv´ par terre.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En laissant courir les voleurs de pommes.
Mais les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Non les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Tout le monde se rue sur moi,
Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi.
Strophe 4
Pas besoin d´être Jérémie,
Pour d´viner l´sort qui m´est promis,
S´ils trouv´nt une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou,
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En suivant les ch´mins qui n´mènent pas à Rome,
Mais les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Non les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux,
Tout l´mond´ viendra me voir pendu,
Sauf les aveugles, bien entendu.
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