La Messe au pendu

Analyse littéraire
Brassens amorce son texte avec une mise en scène de lui-même en « anticlérical fanatique » et « gros mangeur d'ecclésiastiques », posture qu'il revendique avec une gourmandise évidente, avant d'avouer que « ces hommes d'Église, hélas ! / Ne sont pas tous des dégueulasses » : l'aveu lui coûte, dit-il, et c'est précisément ce coût affiché qui donne tout son sel à ce qui suit. Le curé de chez nous entre alors en scène non pas en défenseur de l'ordre, mais en perturbateur : c'est lui qui « rugit » contre la foule et contre la pendaison, lui qui baptise des marguerites avec son bénitier et distribue des hosties aux oiseaux, détournant les gestes liturgiques avec une fantaisie qui n'a rien d'une profanation mais tout d'un acte de tendresse obstinée. Retroussant ses manches et saisissant « son goupillon des dimanches », il part célébrer une messe pour le pendu, et c'est dans ce geste que Brassens glisse sa ligne la plus audacieuse : « le rôle du Christ(e), / Bonne aubaine pour le touriste, / Était joué par un pendu » — la parenthèse sur le touriste signalant qu'il n'ignore pas l'aspect spectaculaire de la scène, et refusant d'en faire une leçon trop propre. Le retour final au couplet d'ouverture, transformé à la deuxième personne du pluriel, fonctionne comme un avertissement pratique adressé aux camarades anticléricaux : si vous vous goinfrez un « plat de cureton », épargnez celui-là — conclusion qui reste délibérément dans le registre de la farce et qui dit, sans moraliser, que l'exception mérite d'être reconnue.
Strophe 1
Anticlérical fanatique,
Gros mangeur d'ecclésiastiques,
Cet aveu me coûte beaucoup,
Mais ces hommes d'Église, hélas !
Ne sont pas tous des dégueulasses,
Témoin le curé de chez nous.
Strophe 2
Quand la foule qui se déchaîne
Pendit un homme au bout d'un chêne
Sans forme aucune de remords,
Ce ratichon fit un scandale
Et rugit à travers les stalles :
"Mort à toute peine de mort !"
Strophe 3
Puis, on le vit, étrange rite,
Qui baptisait les marguerites
Avec l'eau de son bénitier
Et qui prodiguait les hosties,
Le pain bénit, l'Eucharistie,
Aux petits oiseaux du moutier.
Strophe 4
Ensuite, il retroussa ses manches,
Prit son goupillon des dimanches
Et, plein d'une sainte colère,
Il partit comme à l'offensive
Dire une grand' messe exclusive
À celui qui dansait en l'air.
Strophe 5
C'est à du gibier de potence
Qu'en cette triste circonstance
L'hommage sacré fut rendu.
Ce jour là, le rôle du Christ(e),
Bonne aubaine pour le touriste,
Était joué par un pendu.
Strophe 6
Et maintenant quand on croasse,
Nous, les païens de sa paroisse,
C'est pas lui qu'on veut dépriser.
Quand on crie "À bas la calotte"
À s'en faire péter la glotte,
La sienne n'est jamais visée.
Strophe 7
Anticléricaux fanatiques
Gros mangeurs d'ecclésiastiques,
Quand vous vous goinfrerez un plat
De cureton, je vous exhorte,
Camarades, à faire en sorte
Que ce ne soit pas celui-là.
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