La Non-demande en mariage
Analyse littéraire
Le refrain « J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main » détourne la formule protocolaire de la demande en mariage pour en faire son exact contraire : la politesse du rite sert ici à refuser le rite lui-même, et c'est ce retournement qui donne au texte son ton — enjoué, affectueux, jamais amer. Autour de ce pivot, Brassens déploie une série d'images culinaires cohérentes et progressives — la lèchefrite, le pot-au-feu, les livres de cuisine, la pomme « mise à l'ombre au fond d'un pot de confiture » — qui toutes suggèrent la même chose : que la formalisation du lien transforme ce qui était vivant en quelque chose de cuit, de conservé, d'artificiel. Les références à Cupidon, Vénus et Mélusine ne servent pas à élever le propos vers l'épique, mais à rappeler que même les puissances de l'amour et du mystère se fanent devant « la lèchefrite », que le mythe lui-même capitule face au quotidien domestique. La figure des « maîtresses queux qui attachent les cœurs aux queues des casseroles » concentre avec humour ce que le reste du texte développe plus doucement : le mariage, vu d'ici, c'est moins une union qu'une assignation. Ce que le narrateur propose à sa « mie » n'est pas l'indifférence ni la fuite, mais une fidélité sans papier — rester « éternelle fiancée », « prisonniers sur parole », libres de tout contrat précisément parce qu'ils se font confiance.
Strophe 1
Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche,
Tant d'amoureux l'ont essayé
Qui, de leur bonheur, ont payé
Ce sacrilège...
Strophe 2
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.
Strophe 3
Laissons le champ libre à l'oiseau,
Nous serons tous les deux priso-
Nniers sur parole,
Au diable, les maîtresses queux
Qui attachent les coeurs aux queues
Des casseroles !
Strophe 4
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.
Strophe 5
Vénus se fait vieille souvent,
Elle perd son latin devant
La lèchefrite...
À aucun prix, moi je ne veux
Effeuiller dans le pot-au-feu
La marguerite.
Strophe 6
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.
Strophe 7
On leur ôte bien des attraits,
En dévoilant trop les secrets
De Mélusine.
L'encre des billets doux pâlit
Vite entre les feuillets des li-
Vres de cuisine
Strophe 8
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.
Strophe 9
Il peut sembler de tout repos
De mettre à l'ombre, au fond d'un pot
De confiture,
La jolie pomme défendue,
Mais elle est cuite, elle a perdu
Son goût "nature".
Strophe 10
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.
Strophe 11
De servante n'ai pas besoin,
Et du ménage et de ses soins
Je te dispense...
Qu'en éternelle fiancée,
À la dame de mes pensées
Toujours je pense...
Strophe 12
J'ai l'honneur de
Ne pas te de-
Mander ta main,
Ne gravons pas
Nos noms au bas
D'un parchemin.