La Nymphomane

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Le refrain obsédant — « Les joies charnell's me perdent / … m'emmerdent » — revient après chaque vers comme une sentence que le narrateur se récite à lui-même, moins pour se plaindre que pour constater, avec une résignation presque comique, qu'il est piégé. Le dispositif est retors : c'est un homme épuisé par trop de sexe qui plaide sa cause, inversion burlesque du mari en manque dont Brassens se plaît à renverser les rôles convenus. Les références mythologiques ne sont pas là pour décorer — « l'autel conjugal », « le tonneau des Danaïdes », « Pénélope », « Vénus » — elles servent toutes à dire la même chose : cette femme est une force que rien n'épuise, ni la fatigue du mari, ni son mauvais vouloir, ni même sa mort. Le trait le plus réussi est précisément là : la chute ne libère pas, le tombeau ne protège pas, et seule la crémation — dernier recours absurde — pourrait peut-être décourager l'appétit conjugal. Brassens ne prend pas parti, il s'amuse, et c'est l'humour grinçant du narrateur qui fait tout le sel du texte.
Strophe 1
Mânes de mes aïeux, protégez-moi, bons mânes !
Les joies charnell's me perdent,
La femme de ma vie, hélas ! est nymphomane,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 2
Sous couleur de me donner une descendance,
Les joies charnell's me perdent,
Dans l'alcôve ell' me fait passer mon existence,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 3
J'ai beau demander grâce, invoquer la migraine,
Les joies charnell's me perdent,
Sur l'autel conjugal, implacable, ell' me traîne,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 4
Et je courbe l'échine en déplorant, morose,
Les joies charnell's me perdent,
Qu'on trouv' plus les enfants dans les choux, dans les roses,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 5
Et je croque la pomme, après quoi, je dis pouce.
Les joies charnell's me perdent,
Quand la pomme est croquée, de plus belle ell' repousse,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 6
Métamorphose inouïe, métempsycose infâme,
Les joies charnell's me perdent,
C'est le tonneau des Danaïd's changé en femme,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 7
J'en arrive à souhaiter qu'elle se dévergonde,
Les joies charnell's me perdent,
Qu'elle prenne un amant ou deux qui me secondent,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 8
Or, malheureusement, la bougresse est fidèle,
Les joies charnell's me perdent,
Pénélope est une roulure à côté d'elle,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 9
Certains à coups de dents creusent leur sépulture,
Les joies charnell's me perdent,
Moi j'use d'un outil de tout autre nature,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 10
Après que vous m'aurez emballé dans la bière,
Les joies charnell's me perdent,
Prenez la précaution de bien sceller la pierre,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 11
Car, même mort, je devrais céder à ses rites,
Les joies charnell's me perdent,
Et mes os n'auraient pas le repos qu'ils méritent,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 12
Qu'on m'incinèr' plutôt ! Ell' n'os'ra pas descendre,
Les joies charnell's me perdent,
Sacrifier à Vénus, avec ma pauvre cendre,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
Strophe 13
Mânes de mes aïeux, protégez-moi, bons mânes !
Les joies charnell's me perdent,
La femme de ma vie, hélas ! est nymphomane,
Les joies charnell's m'emmerdent,
Les joies charnell's m'emmerdent.
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