La Première Fille
Analyse littéraire
Brassens ouvre sur une liste de batailles et de campagnes – « Austerlitz, Waterloo, l'Italie, la Prusse » – non pour en célébrer la gloire, mais pour mieux affirmer qu'on les a oubliées : ces noms sonores ne servent qu'à mesurer l'étendue de l'amnésie du narrateur, par contraste avec le seul souvenir qui résiste, « la première fille qu'on a pris' dans ses bras ». Ce souvenir tient bon quelle que soit la femme – « honnête ou fille de rien, pucelle ou putain » – et quelle que soit la circonstance – « en grand' pompe comme les gens bien, ou bien dans la ru' comm' les pauvres et les chiens » : Brassens ne distingue pas, ne juge pas, il constate seulement la permanence. La parenthèse « Mon cœur, t'en souviens-tu ? » revient à trois reprises comme une question posée à voix basse, presque à soi-même, et c'est elle qui donne au refrain son vrai ton : non pas triomphant, mais légèrement incrédule, touché. L'image de la « primevère » échangée contre la vertu, ou du « baptême d'amour et de septième ciel », dit la même chose autrement : ce premier moment avait quelque chose de solennel malgré sa gaucherie, et le narrateur le sait, même s'il s'en amuse. La chute – « elle est la dernière que l'on oubliera » – retourne simplement le refrain sur lui-même et lui donne tout son poids : ce n'est pas la plus belle, ni la plus aimée, mais c'est celle dont on ne se défera pas.
Strophe 1
J'ai tout oublié des campagnes
D'Austerlitz et de Waterloo
D'Italie, de Prusse et d'Espagne,
De Pontoise et de Landerneau
Strophe 2
Jamais de la vie
On ne l'oubliera,
La première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras,
La première étrangère
À qui l'on a dit "tu"
(Mon cœur, t'en souviens-tu ?)
Comme ell' nous était chère...
Qu'ell' soit fille honnête
Ou fille de rien,
Qu'elle soit pucelle
Ou qu'elle soit putain,
On se souvient d'elle,
On s'en souviendra,
D'la première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras.
Strophe 3
Ils sont partis à tire-d'aile
Mes souvenirs de la Suzon,
Et ma mémoire est infidèle
À Julie, Rosette ou Lison
Strophe 4
Jamais de la vie
On ne l'oubliera,
La première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras,
C'était un' bonne affaire
(Mon cœur, t'en souviens-tu ?)
J'ai changé ma vertu
Contre une primevère...
Qu' ce soit en grand' pompe
Comme les gens "bien",
Ou bien dans la ru',
Comm' les pauvre' et les chiens,
On se souvient d'elle,
On s'en souviendra,
D'la première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras.
Strophe 5
Toi, qui m'as donné le baptême
D'amour et de septième ciel,
Moi, je te garde et, moi, je t'aime,
Dernier cadeau du Pèr' Noël !
Strophe 6
Jamais de la vie
On ne l'oubliera,
La première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras,
On a beau fair' le brave,
Quand ell' s'est mise nue
(Mon coeur, t'en souviens-tu ?)
On n'en menait pas large...
Bien d'autres, sans doute,
Depuis, sont venues,
Oui, mais, entre toutes
Celles qu'on a connues,
Elle est la dernière
Que l'on oubliera,
La première fill'
Qu'on a pris' dans ses bras.