La Princesse et le Croque-notes

Analyse littéraire
Brassens installe d'emblée un paradoxe savoureux en désignant les gueux, mendiants et réprouvés du quartier comme « la fine fleur, l'élite du pavé » : l'ironie est lisible dans les mots eux-mêmes, et elle donne le ton de toute la chanson. Dans ce décor de zone et de taudis surgit une « Princesse » trouvée près du ruisseau dans un « somptueux berceau », dont le titre de noblesse n'est qu'un surnom de hasard — ce qui suffit à Brassens pour jouer, sans s'appesantir, sur le contraste entre le nom et la réalité. Le cœur de la chanson est le dialogue, où le musicien refuse l'avance de la jeune fille non par vertu mais par calcul lucide : « je ne suis pas chaud pour tâter de la paille humide du cachot » dit bien que c'est la prison qui le dissuade, et non quelque principe moral. Il invente ensuite une « grande » qui occuperait son cœur, prétexte qu'on sent fabriqué, ce qui donne au refus une couleur à la fois lâche et tendre. La répétition « Alors Princesse est partie en courant, / Alors Princesse est partie en pleurant » souligne la blessure d'amour-propre plus que le drame, et la dernière strophe règle l'affaire avec la désinvolture caractéristique de Brassens : pas de détournement, pas de châtiment, juste un homme qui file à l'anglaise sur une charrette de chiffonniers et qui, vingt ans plus tard, a « le sentiment qu'il le regrette » — formulation délicieusement vague, qui laisse ouvert ce qu'il regrette exactement.
Strophe 1
Jadis, au lieu du jardin que voici,
C'était la zone et tout ce qui s'ensuit,
Des masures des taudis insolites,
Des ruines pas romaines pour un sou.
Quant à la faune habitant là-dessous
C'était la fine fleur, c'était l'élite.
Strophe 2
La fine fleur, l'élite du pavé,
Des besogneux, des gueux, des réprouvés,
Des mendiants rivalisant de tares,
Des chevaux de retour, des propre' à rien,
Ainsi qu'un croque-notes, un musicien,
Une épave accrochée à sa guitare.
Strophe 3
Adoptée par ce beau monde attendri,
Une petite fée avait fleuri
Au milieu de toute cette bassesse.
Comme on l'avait trouvée près du ruisseau,
Abandonnée en un somptueux berceau,
À tout hasard on l'appelait Princesse.
Strophe 4
Or, un soir, Dieu du ciel, protégez nous !
La voilà qui monte sur les genoux
Du croque-notes et doucement soupire,
En rougissant quand même un petit peu :
"C'est toi que j'aime et si tu veux tu peux
M'embrasser sur la bouche et même pire...
Strophe 5
"— Tout beau, Princesse, arrête un peu ton tir,
J'ai pas tellement l'étoffe du satyre.
Tu as treize ans, j'en ai trente qui sonnent,
Gross' différence et je ne suis pas chaud
Pour tâter de la paille humide du cachot...
— Mais, Croque-notes, j'dirai rien à personne...
Strophe 6
"— N'insiste pas, fit-il d'un ton railleur,
D'abord tu n'es pas mon genre, et d'ailleurs
Mon cœur est déjà pris par une grande..."
Alors Princesse est partie en courant,
Alors Princesse est partie en pleurant,
Chagrine qu'on ait boudé son offrande.
Strophe 7
Y a pas eu détournement de mineure,
Le croque-notes, au matin, de bonne heure,
À l'anglaise a filé dans la charrette
Des chiffonniers en grattant sa guitare.
Passant par là quelque vingt ans plus tard,
Il a le sentiment qu'il le regrette.
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