La Religieuse

Analyse littéraire
La formule « il paraît que », répétée de couplet en couplet, installe d'emblée le registre du ragot : ce n'est jamais Brassens qui affirme, c'est toujours quelqu'un qui a entendu dire. La religieuse se construit ainsi par accumulation de détails volontiers savoureux — la « queue de cheval », les « bas de soie », la « cambrure des reins » — que le texte exhibe avec une délectation manifeste avant de les effacer d'un revers de main dans la dernière strophe : « Tout ça, c'est des faux bruits, des ragots, des sornettes. » Ce démenti tardif est lui-même comique, puisqu'il arrive après sept couplets de descriptions qui ont laissé le temps de faire leur effet, notamment sur les enfants de chœur dont la progression — du simple agitement à la masturbation mélancolique — constitue le vrai fil de la chanson. La croix utilisée comme portemanteau, le Christ qu'on supplie de ne pas subir d'autres épreuves, la Bonne Mère invoquée au moment le plus compromettant : le sacré n'est pas tant attaqué que mobilisé gaiement, avec une familiarité qui relève plus de la taquinerie que du blasphème. Brassens joue ici un jeu précis : entretenir le frisson du scandale tout en se couvrant derrière la dénégation, et laisser au lecteur le soin de décider ce qu'il préfère croire.
Strophe 1
Tous les cœurs se rallient à sa blanche cornette,
Si le chrétien succombe à son charme insidieux,
Le païen le plus sûr, l'athée le plus honnête
Se laisseraient aller parfois à croire en Dieu.
Et les enfants de chœur font tinter leur sonnette...
Strophe 2
Il paraît que dessous sa cornette fatale,
Qu'elle arbore à la messe avec tant de rigueur,
Cette petite sœur cache, c'est un scandale !
Une queue de cheval et des accroche-cœurs.
Et les enfants de chœur s'agitent dans les stalles...
Strophe 3
Il paraît que, dessous son gros habit de bure,
Elle porte coquettement des bas de soie,
Festons, frivolités, fanfreluches, guipures,
Enfin, tout ce qu'il faut pour que le Diable y soit.
Et les enfants de chœur ont des pensées impures...
Strophe 4
Il paraît que le soir, en voici bien d'une autre !
À l'heure où ses consœurs sont sagement couchées
Ou débitent pieusement des patenôtres,
Elle se déshabille devant sa psyché.
Et les enfants de chœur ont la fièvre, les pauvres...
Strophe 5
Il paraît qu'à loisir elle se mire nue,
De face, de profil, et même, hélas ! de dos,
Après avoir, sans gêne, accroché sa tenue
Aux branches de la croix comme au portemanteau.
Chez les enfants de chœur le Malin s'insinue...
Strophe 6
Il paraît que, levant au ciel un œil complice,
Ell' dit : "Bravo, Seigneur, c'est du joli travail !"
Puis qu'elle ajoute avec encor' plus de malice :
"La cambrure des reins, ça, c'est une trouvaille !"
Et les enfants de chœur souffrent un vrai supplice...
Strophe 7
Il paraît qu'à minuit, Bonne Mère, c'est pire :
On entend se mêler, dans d'étranges accords,
La voix énamourée des anges qui soupirent
Et celle de la sœur criant "Encore ! Encore !"
Et les enfants de chœur, les malheureux, transpirent...
Strophe 8
Et monsieur le curé, que ces bruits turlupinent,
Se dit avec raison que le brave Jésus
Avec sa tête, hélas ! déjà chargée d'épines,
N'a certes pas besoin d'autre chose dessus.
Et les enfants de chœur, branlant du chef, opinent...
Strophe 9
Tout ça, c'est des faux bruits, des ragots, des sornettes,
De basses calomnies par Satan répandues.
Pas plus d'accroche-cœurs sous la blanche cornette
Que de queue de cheval, mais un crâne tondu.
Et les enfants de chœur en font, une binette...
Strophe 10
Pas de troubles penchants dans ce cœur rigoriste,
Sous cet austère habit, pas de rubans suspects.
On ne verra jamais la corne au front du Christ,
Le veinard sur sa croix peut s'endormir en paix,
Et les enfants de chœur se masturber, tout tristes...
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