La Rose, la Bouteille et la Poignée de main
Analyse littéraire
Brassens construit la chanson autour d'un même geste répété trois fois : ramasser un objet abandonné — une rose échappée d'une gerbe militaire, une bouteille tombée de la soutane d'un abbé ivre, une poignée de main oubliée dans le fossé par deux amis fâchés — et tenter de le faire circuler vers un inconnu. Chaque tentative suit la même progression : un premier refus poli, un deuxième moqueur, un troisième violent (coup d'ombrelle, nectar jeté au nez, crachat), et un quatrième qui convoque la police, ce dernier réflexe répété à l'identique dans les trois séquences transformant la sanction en habitude absurde. Le refrain « c'est saugrenu, sans être louche, on ne peut pas » dit l'essentiel avec une économie parfaite : offrir une rose, partager un verre ou serrer la main d'un inconnu est devenu suspect sans être franchement criminel, ce qui est précisément la cible de la satire. La chute de chaque couplet — la rose qui orne le veston d'un « vague chien de commissaire », la bouteille bénie que les flics se partagent, la poignée de main envoyée à la fourrière — retourne le ridicule contre ceux qui prétendaient défendre la décence : ce sont eux qui profitent de ce qu'ils ont confisqué. Le ton reste celui d'un homme raisonnablement indigné, dont le « on est tombé bien bas » sonne moins comme une lamentation philosophique que comme un haussement d'épaules éloquent.
Strophe 1
Cette rose avait glissé de
La gerbe qu'un héros gâteux
Portait au monument aux Morts.
Comme tous les gens levaient leurs
Yeux pour voir hisser les couleurs,
Je la recueillis sans remords.
Strophe 2
Et je repris ma route et m'en allai quérir,
Au p'tit bonheur la chance, un corsage à fleurir.
Car c'est une des pir's perversions qui soient
Que de garder une rose par-devers soi.
Strophe 3
La première à qui je l'offris
Tourna la tête avec mépris,
La deuxième s'enfuit et court
Encore en criant "Au secours !"
Si la troisième m'a donné
Un coup d'ombrelle sur le nez,
La quatrième, c'est plus méchant,
Se mit en quête d'un agent.
Strophe 4
Car, aujourd'hui, c'est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Fleurir de belles inconnues.
On est tombé bien bas, bien bas...
Strophe 5
Et ce pauvre petit bouton
De rose a fleuri le veston
D'un vague chien de commissaire,
Quelle misère!
Strophe 6
Cette bouteille était tombée
De la soutane d'un abbé
Sortant de la messe ivre mort.
Une bouteille de vin fin
Millésimé, béni, divin,
Je la recueillis sans remords.
Strophe 7
Et je repris ma route en cherchant, plein d'espoir,
Un brave gosier sec pour m'aider à la boire.
Car c'est une des pir's perversions qui soient
Que de garder du vin béni par-devers soi.
Strophe 8
Le premier refusa mon verre
En me lorgnant d'un œil sévère,
Le deuxième m'a dit, railleur,
De m'en aller cuver ailleurs.
Si le troisième, sans retard,
Au nez m'a jeté le nectar,
Le quatrième, c'est plus méchant,
Se mit en quête d'un agent.
Strophe 9
Car, aujourd'hui, c'est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Trinquer avec des inconnus.
On est tombé bien bas, bien bas...
Strophe 10
Avec la bouteill' de vin fin
Millésimé, béni, divin,
Les flics se sont rincé la dalle,
Un vrai scandale !
Strophe 11
Cette pauvre poignée de main
Gisait, oubliée, en chemin,
Par deux amis fâchés à mort.
Quelque peu décontenancée,
Elle était là, dans le fossé.
Je la recueillis sans remords.
Strophe 12
Et je repris ma route avec l'intention
De faire circuler la virile effusion,
Car c'est une des pir's perversions qui soient
Qu' de garder un' poignée de main par-devers soi.
Strophe 13
Le premier m'a dit: "Fous le camp !
J’aurais peur de salir mes gants."
Le deuxième, d'un air dévot,
Me donna cent sous, d'ailleurs faux.
Si le troisième, ours mal léché,
Dans ma main tendue a craché,
Le quatrième, c'est plus méchant,
Se mit en quête d'un agent.
Strophe 14
Car, aujourd'hui, c'est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Serrer la main des inconnus.
On est tombé bien bas, bien bas...
Strophe 15
Et la pauvre poignée de main,
Victime d'un sort inhumain,
Alla terminer sa carrière
À la fourrière !